Le patron de l’entreprise de sécurité Sigma, abattu mardi matin par son directeur lors d’un entretien, était toujours hier soir entre la vie et la mort à l’Hôpital cantonal. La police a poursuivi hier ses investigations sur les lieux du drame, dans les locaux de la société sise dans le centre ICC, à Cointrin. Les deux balles tirées par le directeur, dont l’une lui a été fatale, ont été retrouvées dans les murs des bureaux. Les enquêteurs ont procédé à des auditions, notamment des voisins ainsi que divers associés de Sigma, dont le fils du patron.
La Brigade criminelle est désormais sûre que le premier scénario envisagé était le bon: le directeur, S., a tiré sur le patron, B., avant de se faire justice. Toute intervention de tiers est exclue. Mais, pour la police, le flou reste entier sur le motif du carnage: problème financier, intime ou autre? Tout est ouvert.
Deux sources qui connaissaient le tireur font état de ses griefs d’ordre salarial. Il s’est plaint à plusieurs reprises en fin d’année d’être payé au résultat, sans régularité, ne disposant pas de contrat écrit avec Sigma. La police corrobore indirectement cet élément en présentant S. comme «consultant d’entreprise». Certains médias ont évoqué les possibles problèmes financiers de la société, ce que la police ne confirme ni n’infirme. En outre, selon un interlocuteur de la RSR, le tireur S. s’apprêtait à partir en mission en Afrique.
Coïncidence congolaise
Le continent noir a joué un rôle majeur dans la vie des deux acteurs du macabre duel de mardi. B. a vécu au Congo-Brazzaville au moins depuis 1985. Il y a notamment été actif dans le pétrole. Il a été durant douze ans officier de la Direction générale de la sécurité extérieure, organe de renseignement militaire français. On le présentait comme conseiller en sécurité du président Lissouba, renversé en 1997 par son prédécesseur Sassou Nguesso. Son frère est alors même arrêté par le nouveau pouvoir, tandis que B. regagne la France, démuni. Il dirige dès 1998 une filiale de l’assurance MNEF, liquidée en 2000. Le Tribunal de Nantes le condamne en 2005 pour emploi fictif à un an de prison avec sursis.
S. a lui séjourné au Congo-Brazzaville en 1999. Selon les récits de presse, il y a participé à un pseudocomplot contre Sassou Nguesso, destiné à compromettre l’opposition fidèle à Lissouba. Emprisonné en mars, il s’enfuit de prison en juin et cherche refuge à l’ambassade française qui le livre aux autorités locales. A son procès en décembre, il dit avoir été torturé et est condamné à deux ans de prison. Il est gracié et expulsé dix jours plus tard. Il semble avoir vécu une partie de la dernière décennie aux Etats-Unis, d’où venait sa femme, puis à Genève, enfin à Chamonix, après son divorce.
Mais on ignore si cette coïncidence congolaise dans les vies de S. et B. a joué un rôle dans le drame de mardi.
Collaboration: Alain Jourdan et David Haeberli
Le tireur avait dû montrer patte blanche
Le directeur de Sigma, qui a tiré mardi matin sur le principal associé de cette entreprise de sécurité avant de se faire justice, avait dû se plier aux formalités nécessaires auprès de la police. Toute personne qui veut exploiter une entreprise de ce type doit entreprendre cette démarche. Le Service des armes, des explosifs et des autorisations de la police requiert dans un premier temps des documents, comme par exemple un extrait de casier judiciaire ou un extrait de l’Office des poursuites et faillites. Il y a aussi un examen. «On y vérifie les connaissances relatives aux législations sur les armes et sur les sociétés
de sécurité ainsi qu’au droit pénal», précise le responsable du service, le brigadier Bernard Bersier. Le feu vert final revient au Département des institutions qui, en cas de doute, peut exiger des compléments d’enquête. Mais il semble que dans le cas de S., rien ne s’opposait à l’octroi de l’autorisation.
«Il remplissait toutes les exigences prévues par le concordat, certifie Bernard Bersier. Son passé de barbouze ne nous était pas connu, il ne figurait pas au dossier. Au cas contraire, nous en aurions informé le département, qui aurait pu demander des investigations supplémentaires. Il n’avait pas de casier judiciaire non plus dans son pays d’origine, la France. On ne peut pas enquêter durant des mois sur une personne. Et rien ne garantit que quelqu’un qui semble sain d’esprit à un moment ne le soit plus par la suite. Mais il faut rappeler que si un délit est commis par un membre ou un cadre d’une entreprise de sécurité, notre service est avisé: il a alors la possibilité de procéder à un retrait de la carte d’exploitant.»
En ce qui concerne le permis de port d’armes, une autre autorisation est nécessaire. Il faut avoir au moins 18?ans, ne pas avoir d’antécédents violents connus et motiver son besoin d’être armé. A nouveau, un examen est au programme, portant sur des notions telles que la légitime défense. «Un vigile privé ne peut porter son arme que lorsqu’il est en service, note Bernard Bersier. Cela est relativement aisé à vérifier lorsque l’agent est rattaché à une grande entreprise. Mais ça l’est moins pour des petites structures, telles que Sigma. En l’occurrence, S. en était l’exploitant et pouvait donc prétendre être en service à sa guise.»
Malgré son passé de mercenaire en Afrique, et le profil inquiétant que certains lui ont découvert en le fréquentant de près (voir nos éditions d’hier), S. a donc pu franchir tous les garde-fous légaux: c’est en 2007 qu’il a obtenu ces sésames et qu’il est devenu directeur de Sigma — une société de sécurité qui, rétrospectivement, ne paraît pas des plus rassurantes.