Société

Comment survivre à la mort de son enfant

Par Marie Prieur le 14.05.2009 à 00:00

Le corps de Johann, disparu dans l’Arve, n’a pas été retrouvé. Témoignage.

Voilà bientôt un an. Mais, quand on pleure son enfant, le temps suspend sa course. «Nous sommes restés bloqués au 18 mai de l’année passée», explique Lucie Gumy, la maman de Johann, la voix serrée. Il y a un an, son fils disparaissait emporté dans les eaux de l’Arve suite au crash d’un ULM, à Contamine-sur-Arve, en Haute-Savoie.

Malgré les recherches, le corps de ce Genevois de 22?ans n’a toujours pas été retrouvé. Depuis, sa famille, sa compagne, ses amis tentent d’accepter l’insoutenable réalité. «On se rend compte du décalage avec les gens autour de nous. Pour eux, un an a passé. Pour nous, tout est lié à cet événement.

Les gens imaginent qu’on pourrait passer à autre chose. C’est impossible, on y pensera toujours», poursuit Lucie.

Comme un extraterrestre

«On se sent différent, comme extraterrestre. On ressent le besoin de trouver des gens qui viennent de la même planète», souligne à son tour Patricia Manasseh, animatrice d’un groupe de parole genevois réunissant les parents ayant perdu un enfant. Et d’ajouter: «Je suis morte le jour où mon fils est mort. Certes, la douleur physique diminue avec le temps, mais le manque, lui, augmente.»

Michel Hanus, psychiatre spécialisé dans le deuil et président de la fédération européenne Vivre son deuil, analyse ce phénomène: «Il y a un décalage entre les personnes vivant un deuil traumatique et les autres qui ne peuvent en aucun cas se mettre à leur place.»

Auteur d’un ouvrage intitulé La mort d’un enfant, le spécialiste poursuit: «On entend souvent dire qu’il est injuste qu’un enfant décède avant ses parents. La justice n’est pour rien là-dedans. La particularité, c’est que ce n’est pas dans l’ordre habituel des choses. Mais cela arrive. Quand on fait des enfants, c’est pour qu’ils vivent après nous. Si ce n’est pas le cas, on a le sentiment de ne pas avoir rempli sa mission, on se sent récusé dans son rôle de parent.»

Un sentiment que Lucie résume dans un souffle: «C’est notre seul fils, on n’a plus rien derrière, tout a été détruit.» Seuls restent les souvenirs.
Ces moments de bonheur dont témoignent les photos de Johann qui ornent les murs de l’appartement des Gumy.

«Il est partout, il est avec nous tout le temps, insiste-t-elle, les yeux pleins de larmes. Je déteste l’expression faire son deuil. Pour moi, elle signifie accepter et passer à autre chose. Or, ce n’est pas le but. Même si on doit accepter, il sera toujours là.»

L’absence de corps

Dans le cas des Gumy, l’absence de corps vient s’ajouter au traumatisme. «Je vais toujours au bord de l’Arve, raconte Gérald. Je fais des balades, les yeux rivés sur l’eau, en ayant l’espoir. On ne laissera pas tomber, on veut le retrouver.»

Selon le psychiatre, Michel Hanus, «les cas de disparitions sont assez rares. Or, c’est toujours beaucoup plus difficile et beaucoup plus douloureux en l’absence de corps. Même si l’on sait intellectuellement que la personne est morte, on doute. De nombreux témoignages démontrent que lorsque l’on retrouve enfin le corps, cela fait du bien. De plus, nous, êtres humains, avons besoin d’honorer nos morts.»

Un manque que Lucie exprime en ces mots: «Aujourd’hui, on n’a nulle part où se recueillir, on ne sait pas où aller.» Autant de questions qui hantent les parents de Johann. «On ne sait rien. Dans le dossier, aucun élément ne nous permet de comprendre ce qui s’est réellement passé. Le plus dur, c’est de rester avec toutes ces questions», expliquent-ils. Tous deux espèrent trouver quelques réponses lors du procès à venir. Le pilote de l’ULM devrait en effet être jugé courant 2010.

En attendant cette étape judiciaire, ils ont tenu, un an après le drame, à organiser une cérémonie en hommage à leur fils. «C’est enfin quelque chose de concret. Cela va être très dur pour nous, mais on espère que cela va nous permettre de faire un petit pas», décrit Lucie. Et de conclure, en serrant la main de son époux: «Cette cérémonie, c’est pour ne pas l’oublier, pour lui dire au revoir.»

 


 

A noter: quelques repères

La cérémonie
- La cérémonie en hommage à Johann Gumy se tiendra samedi 16 mai, à l’église Saint-Joseph, place des Eaux-Vives.
- Selon le souhait de ses proches, «elle est ouverte à tous ceux qui souhaitent lui dire au revoir».

Bibliographie
- La mort d’un enfant, de Michel Hanus, aux Editions Vuibert.
- Apprivoiser l’absence, d’Annick Ernoult-Delcourtchez Fayard.

Groupe de parole et associations
- La fédération européenne Vivre son deuil dispose d’une antenne suisse, située à Yverdon. Plus d’infos sur: www.vivresondeuil.asso.fr
- Le groupe de parole Arc-en-Ciel Genève est animé par Patricia Manasseh, joignable
au tél. 022 700 17 20 ou au 079 226 66 82.
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