MCG

Comment Stauffer manipule les chiffres

Par JÉRÔME FAAS le 05.11.2009 à 00:03

Le député annonce 93% de frontaliers dans un service où il n’y en a aucun. Les données erronées du MCG ne semblent pas décourager les électeurs du mouvement. Lors d’une campagne, la perception subjective compte autant que la vérité des faits, estiment les spécialistes.

Peu importent les faits, pourvu qu’il y ait l’effet. Eric Stauffer hume les préoccupations d’une partie des Genevois, puis les restitue avec des chiffres (voir nos éditions de mardi). Ils se révèlent faux? Il en invoque d’autres, sans relâche ni vérification. Une stratégie assumée, qui ne décourage visiblement pas les électeurs du MCG (lire ci-contre).

Dernier exemple en date, l’Hospice général. En début de semaine, le président du MCG assure que l’un des services de l’institution compte 15 employés, dont 14 frontaliers. Le lendemain, les faits lui donnent tort. Sans gêne ni regret, il les retourne à son avantage.

«L’Hospice général, je vais m’en occuper dès le 15 novembre, après les élections!» tonne le député lundi après-midi. Il vient d’être confronté à ses énormes approximations concernant le nombre de frontaliers employés aux SIG et aux TPG. Déjà, il ouvre un nouveau front. «L’Hospice détient un record d’assistants sociaux frontaliers. J’ai des chiffres sur une cellule qui s’occupe de la réinsertion des Genevois désargentés. Sur 15 employés, 14 sont frontaliers!»

Dans les faits, l’Hospice compte 916 employés; 87 (9,5%) habitent en France, dont 85 Français.

Le secteur incriminé par Eric Stauffer? Sans doute s’agit-il du Service de l’Action sociale nommé Insertion, réinsertion. Douze personnes y travaillent. Une seule réside en France. Elle est Suisse.

Mardi, le président du MCG confirme qu’il parlait bien, la veille, du Service Insertion, réinsertion. «Sur 14 employés, 13 sont frontaliers», insiste-t-il, rabotant d’une unité son exemple du lundi. Prenant connaissance des chiffres exacts, soit zéro frontalier, il parle de «mensonge». Puis renvoie à l’un de ses contacts à l’Hospice, qui lui a transmis ces informations.

Cet employé de l’institution calme le jeu. «Eric Stauffer s’est peut-être un peu emporté. Je n’ai pas de chiffres exacts. C’est subjectif, il faudrait des chiffres officiels.» Mais quid d’un service qui n’emploierait quasi que des frontaliers? «Ce que je lui ai dit, c’est que je me suis retrouvé à une réunion et qu’autour de la table il n’y avait que des frontaliers.» Et de souligner la difficulté pour l’Hospice de trouver des assistants sociaux genevois.

«Encore trois articles et je suis élu»

Recontacté, Eric Stauffer est d’abord persuadé que ses dires viennent d’être confirmés. Ce n’est pas le cas. Les frontaliers ne phagocytent pas un service, mais assistaient à une réunion. «Encore une fois, vous voyez bien leur mainmise! C’est par rapport au ressenti des gens!» La division en question n’emploie pas un seul frontalier? «Là, je suis au Molard. L’article de la Tribune de Genève intitulé Stauffer: ses chiffres chocs sont en toc m’a fait une publicité incroyable. Encore trois comme ça et je suis au Conseil d’Etat. Les gens n’en ont rien à foutre si les chiffres sont faux. Ils me disent: J’ai perdu mon travail, il y a trop de frontaliers.»


«Etre rationnel ne suffit pas»

Pourquoi Eric Stauffer a-t-il du succès malgré ses chiffres erronés? «Il soulève des problèmes de fond aux yeux d’une partie de la population», analyse Uli Windisch, professeur de sociologie à l’Université et spécialiste de la communication. «Le fait d’empoigner ces questions et de les symboliser avec des termes simples (frontaliers, Pâquis, sécurité, dealers…) est plus déterminant que l’exactitude des chiffres. On oublie trop souvent que l’électorat se compose de plusieurs publics. Le discours du MCG paraîtra scandaleux à ceux qui l’analysent scientifiquement et rationnellement. Mais, pour une partie des électeurs, Stauffer ose parler des problématiques qui les touchent.»

Selon Pascal Sciarini (photo Pierre Albouy/2009), directeur du Département de sciences politiques de l’Université de Genève, Eric Stauffer n’a «pas tout tort» quand il estime que la rectification de ses chiffres n’aura pas beaucoup d’effet. «La perception subjective des faits compte au moins autant que leur réalité objective. Les gens peuvent être séduits quand ils sont réceptifs à une certaine perception, quand on leur fournit des chiffres – même faux – qui la certifient et quand de surcroît on leur offre un bouc émissaire. Que les chiffres soient ensuite démentis importe peu au stade où en est Eric Stauffer. Il joue sur un autre registre, celui du mécontentement.»

Rétablir les chiffres exacts est utile, estime Uli Windisch, «mais ça ne suffit pas. Les partis traditionnels doivent montrer qu’ils vont empoigner les problèmes de fond, qu’ils vont les examiner de plus près. Une telle réponse me semblerait plus efficace que d’accuser Eric Stauffer de délirer.»
La méthode Stauffer lui permettra-t-elle d’être élu? «Je ne suis pas aussi optimiste que lui sur ses chances d’accéder au gouvernement, indique Pascal Sciarini. Mais je ne peux mesurer ni le degré d’exaspération de la population ni les effets de la couverture médiatique.»

Marc Moulin et Frédéric Julliard


«Le MCG reflète la réalité»

Faisant fi des chiffres que nous avons publiés mardi, des dizaines de sympathisants se sont rendus hier au stand du MCG sur la place du Molard. En période électorale, celui-ci éclipse les cabanes de marrons chauds et c’est Eric Stauffer qui se frotte les mains.

«Peu importe ce que les gens pensent ou disent, ce parti a raison sur toute la ligne, soutient Estelle Marchon, chômeuse mère de deux enfants. Il reflète simplement la réalité de notre vie actuelle. Même si les chiffres qu’il donne sont remis en question, j’estime que ceux livrés par les autres partis sont de toute manière encore plus faux!»

L’avis est partagé par Salem Khefifi. «Je pense qu’on stigmatise le Mouvement citoyens genevois, souligne ce conducteur de taxi. J’ai plus de doutes sur ce qu’avancent les médias que sur la parole de ce parti. La presse essaie simplement de nous détourner du MCG.»

Journaliste de profession, Victor Nahum avoue ne «pas vouloir juger sur une erreur». Puis il reprend: «Moi aussi, il m’arrive de ne pas être dans l’exactitude lorsque je donne des chiffres. Et puis cela n’est pas un critère. Il se trouve qu’actuellement la politique n’est pas bonne à Genève et qu’il faut changer des choses. Eric Stauffer a enfin le courage d’aller jusqu’au bout de ses idées. Je ne pense pas qu’on puisse faire partir les dealers en quarante-cinq jours, mais, pourquoi pas?»

Mariem Othman est pour sa part convaincue à 100% par les arguments du mouvement populiste. «Aujourd’hui, la classe moyenne subit toutes les dérives de la société. Il faut que cela change et le MCG, qui n’est ni de droite ni de gauche, propose une alternative crédible. Les vérités de son discours dépassent les statistiques dont son leader parle. Il peut enfin amener de l’équilibre au pouvoir.»

Ce sentiment n’est pas celui de Jean-Pierre Meylan. «S’il entend être à la tête de l’Etat, Eric Stauffer ferait mieux d’être au courant de la réalité.»

Arnaud Cerutti

 

 

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