Si l’on ne peut présumer des résultats qui sortiront des urnes dimanche, une chose est sûre: une bonne partie des électeurs boudera le scrutin. A Genève, le taux de participation atteint rarement les 50%. Mais qui sont les abstentionnistes composant la majorité silencieuse?
Nathalie Torelli n’a jamais voté de sa vie. «Je ne crois pas que cela change grand-chose, explique cette thérapeute de 44?ans. Le gouvernement arrive toujours à nous mener où il veut.» Pour elle, la société est en outre régie par des impératifs économiques sur lesquels ni les dirigeants ni le peuple n’ont vraiment d’emprise.
Croyante, elle préfère placer sa confiance dans le divin plutôt que dans le gouvernement des hommes. «Certes, nous avons beaucoup de chance d’avoir le droit de vote par rapport aux pays totalitaires, mais ici aussi la population est manipulée.» Les rares fois où elle a ouvert son enveloppe de vote, elle a trouvé que la façon dont les questions sont posées manquait de clarté: «On ne sait pas si on doit voter oui ou non.» Elle revendique son abstentionnisme et en assume les conséquences. «J’accepte les résultats quels qu’ils soient et je ne la ramène pas.»
Nathalie Torelli appartient à ceux que Pascal Sciarini, de l’Université de Genève, nomme les «abstentionnistes endurcis»: ceux qui ne font jamais usage de leur droit de vote, particulièrement nombreux à Genève. Selon le politologue, ils représentent un quart de l’électorat genevois. Un autre quart est composé de citoyens fidèles, qui participent à presque tous les scrutins. Reste une moitié des électeurs qui votent de manière sélective, au gré des enjeux.
L’importance du niveau d’éducation
C’est le cas de Paulette Grin, secrétaire-comptable à la retraite. «Je ne vote que quand j’estime le sujet très important, par exemple sur l’Europe, l’AVS ou l’école», confie cette septuagénaire, paradoxalement amatrice d’émissions politiques. «Je vote aussi lors des élections, car j’ai des amis qui militent.» Bien qu’un des objets des votations de ce week-end la concerne (les rentes du 2e?pilier), elle avoue ne pas s’être intéressée à ce scrutin. Il y a aussi chez elle un certain dépit. «Par exemple, sur les minarets, j’ai voté mais le résultat m’a fâchée. Alors à quoi bon aller voter si je suis toujours du côté des perdants?»
Les recherches de Pascal Sciarini ont montré que le taux de participation est moins important chez les jeunes et les femmes (environ 5% de moins que les hommes) et que le niveau d’éducation et l’aisance matérielle jouent aussi un rôle. «Par ailleurs, il y a un phénomène d’autocensure chez les abstentionnistes sélectifs, analyse le politologue. Ceux qui estiment n’avoir pas compris un sujet préfèrent s’abstenir, ce qui, à mon avis, vaut mieux que de voter n’importe comment.»
Comment motiver les électeurs?
Généralisé en 1995, le vote par correspondance a fait monter le taux de participation à Genève de 35% à 50% en moyenne. La Chancellerie compte sur le vote par Internet pour gagner encore 6% à 7%.
Genève, qui était l’un des plus mauvais élèves, fait maintenant mieux que la moyenne suisse lors des votations fédérales. Mais depuis l’après-guerre, la plupart des scrutins mobilisent moins de la moitié des électeurs. Les sujets les plus prisés sont l’Europe, l’ONU, l’immigration, l’asile, l’armée, la sécurité, les assurances sociales, la traversée de la rade. Ces dernières années, les chiens dangereux, la caisse unique, la libre circulation ou les minarets ont passé la barre des 50%. Mais au mieux, cela plafonne à 60-65%.
Pour les élections c’est pire: le seuil de 50% n’a plus été atteint depuis les années 60. «Sauf dans de rares cas, nos recherches n’ont pas permis de montrer que les résultats des votations auraient été différents si les abstentionnistes avaient voté», explique le politologue de l’Université de Genève Pascal Sciarini, qui juge presque impossible de faire changer d’avis les abstentionnistes endurcis qui ne votent jamais.
Certains suggèrent de rendre le vote obligatoire, comme à Schaffhouse, où les contrevenants écopent d’une amende de 5?fr. Malgré cela, la participation y plafonne à 69%.