Elle est là, assise dans un des nombreux bars-lounge du quartier des Banques, à Genève. Chantal* est une gestionnaire de fortune privée aguerrie, spécialisée dans la clientèle du Sud de l’Europe: «C’est simple! Si le secret bancaire devait être levé, voire sérieusement égratigné, c’est 90% de mes clients que je perds.» Depuis que «l’affaire UBS» a éclaté, avec la livraison de 300 noms au fisc américain et la bataille juridique qui s’engage pour la révélation, par la grande banque, de 52?000 autres noms, l’ambiance est à la hauteur du cataclysme. Totalement dépressive! Autant l’omerta officielle est grande, autant les langues se délient quelque peu, dans la confidence et le besoin de
réconfort, le soir venu.
Greg*, l’un de ses collègues travaillant pour une banque étrangère, spécialisé quant à lui dans la clientèle russe, renchérit: «Depuis une semaine, je passe mon temps à rassurer mes clients. La plupart menacent, aujourd’hui, de retirer leurs fonds et de partir vers d’autres cieux plus cléments. Vous croyez vraiment que Singapour ou les Emirats arabes unis vont se gêner pour accepter et protéger cet argent?»
Ce qui, pour l’heure, ne transpirait que dans les discussions intimes a été stigmatisé, hier, par une interview choc d’Ivan Pictet, associé senior chez Pictet & Cie et président de la Fondation Genève Financière, dans Le Temps: «Sans secret bancaire, la place financière suisse pourrait rétrécir de moitié. Le secteur financier, au lieu de représenter 12% du PIB, n’en représenterait plus que 6 à 7%.» Et pour Genève? Là, Ivan Pictet est encore nettement plus alarmiste: «Le préjudice serait énorme, s’exclame-t-il. La centaine de banques étrangères que compte Genève n’aurait tout simplement plus de raison de rester, elles qui sont ici pour offrir le secret bancaire suisse. Si ce dernier disparaît, le client n’a plus de raison de se déplacer de 500?kilomètres pour voir son gérant.»
Steve Bernard, directeur de Genève Place Financière, détaille un scénario extrême. «Si l’on réduit hypothétiquement l’activité bancaire à Genève aux seuls besoins de la population locale – banque de détail, crédit hypothécaire, crédit aux entreprises –, on passe de 20?000 emplois à environ 5000. En ajoutant les activités de gestion institutionnelle et de financement du négoce de matières premières, on serait peut-être à 10?000 emplois bancaires, soit une perte de moitié. C’est dire l’importance pour Genève de la gestion privée.»
Face au scénario de l’abandon du secret bancaire auquel il ne croit pas par ailleurs, Michel Dérobert, secrétaire général de l’Association des banquiers privés suisses, ne se montre guère plus optimiste: «Nombre de banques, notamment étrangères, abandonneraient la Suisse. Mais surtout il faut tenir compte de l’autre dossier qui intéresse l’Union européenne, à savoir la fiscalité des entreprises. Si nous devions aussi réformer cela, holdings et multinationales quitteraient Genève, qui deviendrait alors une ville sinistrée.»
* Noms et prénoms connus de la rédaction.
L’entier de ces fortunes n’est, évidemment, pas au noir. Mais connaître le poids de l’évasion fiscale est impossible, un gestionnaire n’ayant pas à conduire d’enquête fiscale sur son client. Selon certains, il pourrait s’agir «d’un quart», voire «d’une moitié» des fonds, représentant, grosso modo, des commissions de 1,5 à 2 milliards de francs. Nul doute que l’emploi direct ou indirect serait frappé de plein fouet. D’ailleurs, les banques genevoises ont déjà commencé à réduire leurs effectifs.
Depuis trois mois, Ivan Pictet alerte aussi les pouvoirs publics sur une forte baisse des recettes fiscales en provenance des banques, en 2009 et 2010, de 500 millions de francs, du seul fait de la crise financière. «Si on y ajoute les atteintes au secret bancaire, affirme encore l’avocat Charles Poncet, ce serait la catastrophe, vu la dépendance de l’arc lémanique au secteur bancaire et parabancaire, soit 34?000 emplois.»
Roland Humbert, président de l’Association vaudoise des banques, confirme ces craintes: «Impact il y aura sur la place financière vaudoise, même s’il sera moindre que l’ordre de grandeur cité par Ivan Pictet, s’il devait y avoir une suppression abrupte de la notion de sphère privée. La gestion de fortune offshore a aussi sa place historique dans le canton de Vaud.»