Il y a quelques jours, dans ces colonnes, l’auteur d’un ouvrage intitulé Histoires et légendes au Pays du Salève justifiait ainsi sa passion pour cette montagne: «Elle paraît évidente, connue, parce que sous nos yeux. Or, elle est très mystérieuse.» Dominique Ernst ajoutait que le Salève tue plusieurs randonneurs par année.
Et il a raison. Il y a bien deux Salève, l’un bien tracé, très fréquenté, et l’autre, sinueux, accidenté, presque sauvage. En compagnie de Stéphane Rouge, accompagnateur en montagne diplômé, nous avons vu ses deux facettes en route pour débusquer le chamois.
Au départ, on emprunte depuis Le Coin le sentier d’Orjobet, le plus fameux, qui emmène promeneurs et joggeurs au sommet. Il faut le suivre dans la forêt durant quarante minutes – estimation généreuse – jusqu’à une épingle à droite. Au lieu de continuer sur le chemin, s’élancer à gauche sur un sentier peu évident, dit de Chavardon. A ce stade, le boulevard qu’est Orjobet n’est plus qu’un lointain souvenir.
La prudence s’impose
D’abord, on y est seul. Ensuite, les difficultés, bien que relatives, commencent. La prudence s’impose durant la petite demi-heure nécessaire pour atteindre le somptueux cirque des Etournelles, curieusement déserté par les grimpeurs en dépit de la qualité du calcaire. Face à cet «amphithéâtre», on saluera le «bonhomme», surplombant gracieusement la paroi de gauche. De ce même côté se trouvent plusieurs grottes où «les magdaléniens se réfugiaient, il y a plus de dix mille ans, pour se protéger des bêtes», explique Stéphane Rouge. Visiter impérativement la seconde, dont le trou de la mule, au fond, permettra aux chanceux d’observer des chamois. Là n’est pas encore leur véritable domaine. Pour l’atteindre, il faut gravir quelques marches avant de s’engager sur une vire impressionnante. Après avoir franchi un petit escalier, bifurquer à gauche sur une sente peu évidente. Monter tout droit en direction du drapeau savoyard.
De là, accéder en redescendant par de raides pentes herbeuses à la «vire des chamois». Ce qui devient sérieusement aléatoire. On peut aussi rejoindre le sommet par un chemin facile.
On peut s’y perdre
Même s’il prêche pour sa paroisse, Stéphane Rouge n’a pas tort de recommander vivement de s’y rendre accompagné. D’abord parce qu’on s’y perd très facilement – seuls quelques rares cairns indiquent les vagues traces à suivre – ensuite car il peut s’avérer dangereux. Mais aussi et surtout parce qu’on entre ici sur le territoire privilégié de ces caprinés. Il est donc préférable que cette sente reste peu fréquentée. Spécialement en hiver, lors duquel il ne faut pas perturber ces bêtes en situation de survie. Elles peuvent perdre jusqu’à 40% de leurs rares calories pour fuir les marcheurs intempestifs.
Après une longue traversée, on rejoint le sommet à l’instinct. Et on se rue à la Croisette pour boire une bière, dont la fraîcheur contrastera avec l’aridité des lieux…