LE RÉCIT

J’ai quitté ABBA avant leur succès!

Par Marc Moulin le 21.03.2009 à 00:00

Alors que l’Arena accueille «Mamma Mia!», la comédie musicale inspirée d’ABBA, rencontre avec un témoin. Le Genevois Gus Horn a été le bassiste des quatre Suédois, juste avant qu’ils ne conquièrent la planète.

Peu de Genevois peuvent prétendre avoir assisté à la naissance d’un mammouth de la musique pop. Gustave Horn, alias Gus, le peut. Même si «certains doivent me prendre pour un mythomane», rigole-t-il. Pourtant, c’est vrai: quand les quatre futurs membres d’ABBA ont enregistré pour la première fois ensemble, Gustave tenait la basse. Il les a aussi accompagnés durant leur première tournée à quatre. Mais Agnetha, Benny, Björn et Anni-Frid (dite Frida) n’avaient pas encore réuni leurs initiales pour créer le sigle ABBA.

Exil suédois
Issu d’une famille de musiciens genevois, élève du Conservatoire, Gus débarque en Suède à la fin des années?60 (il ne se rappelle pas l’année exacte), alors qu’il tourne avec l’orchestre de variétés de Bob Azzam. Il largue les amarres, s’installe à Stockholm et rencontre bientôt Benny. Celui-ci est déjà célèbre, grâce à son premier groupe, Hep Stars, qui est sur le point d’imploser. «J’ai rencontré leur chanteur, Svenne, et sa femme Lotta, une Afro-Américaine. Puis j’ai remplacé leur bassiste en tournée.» C’était l’été 1969, comme le confirme Carl Magnus Palm, biographe d’ABBA. A la fin de l’été, Benny quitte le groupe et intensifie sa collaboration, entamée trois ans plus tôt, avec Björn, qui plaque le groupe folk dont il était leader. Les deux hommes sont en outre déjà liés depuis le printemps aux chanteuses, elles aussi «déjà très connues», qui deviendront bientôt leurs épouses et les solistes d’ABBA, Frida et Agnetha.

Premiers pas en studio
L’été suivant, en 1970, Benny et Björn enregistrent un album en duo: Lycka, c’est son titre. Ils embauchent Gus comme bassiste ainsi qu’un autre Suisse: John Cuonz, un copain batteur alémanique que Gus a fait venir en Suède. Le Genevois n’a que peu de souvenirs de ces sessions: «J’ai participé à beaucoup d’albums en Suède, et je n’en ai gardé aucun. Je me rappelle que l’enregistrement a eu lieu au studio Metronome. Ils y ont rencontré Michael Tretow, l’ingénieur qui sera crucial dans l’invention du son d’ABBA.» Pour Gus, c’est un travail alimentaire: «Mon truc, c’était, et c’est toujours, la musique black, la soul, le funk. Stockholm en fourmillait! Le premier ministre sociodémocrate Olof Palme avait ouvert les portes du pays aux Américains qui refusaient d’aller se faire massacrer au Vietnam. J’ai ainsi pu côtoyer des gens comme Jimi Hendrix, Quincy Jones et même Bob Marley, qui était encore inconnu. Il y avait un bistrot près de l’Opéra où on jouait du James Brown jusqu’à l’aube. Faire des sessions avec Benny et Björn, franchement, ça me gonflait: leur musique était bien trop blanche, trop structurée, à mon goût.» Mais il apprécie leur façon de travailler: «Parfois, on jouait jusqu’à très tard. On se faisait livrer de la nourriture, et on continuait. Ils savaient exactement ce qu’ils voulaient.» Pendant que Gustave parle, la chaîne hi-fi diffuse Lycka, qu’on lui a apporté. Il prête l’oreille: «Mais c’est pas possible! Quelle soupe!» Il part baisser le volume: «Les voisins vont s’inquiéter. Normalement, je passe de la bonne musique.» Plus tard, il se met à fredonner un air. C’est Hej gamle man, sur lequel Agnetha et Frida chantent les chœurs: c’est leur premier enregistrement à quatre, et un tube local! «Je me souviens de cette chanson! On l’a faite sur scène!» Car durant les mois suivants, Gus accompagne encore les futurs ABBA. Il participe au premier album solo de Frida, produit par Benny: «Sa carrière n’était alors guère prometteuse.» Puis il suit le quatuor dans sa première incarnation scénique, un spectacle de cabaret monté par les deux couples, sous le nom de Festfolk. «On a démarré dans un restaurant de Göteborg. La salle était presque vide.» Pour les membres d’ABBA, cet épisode reste le désastre le plus absolu de leurs carrières respectives. «C’est là qu’on a compris exactement ce qu’il ne fallait pas faire», commenterait Björn. Frida et Benny frôlèrent la rupture, selon la biographie du groupe. De cette tournée, Gus garde surtout l’image de longs trajets hivernaux, entassés dans un bus: «Le spectacle était peaufiné, mais les gens n’accrochaient pas!»

ABBA pour les intimes
Gus garde du groupe une image «un peu BCBG, coincée». Des quatre membres, c’est Benny qu’il a le mieux connu, ayant même voyagé avec lui en Europe. «C’était quelqu’un de très calme, très gentil. Comme musicien, c’était un improvisateur extraordinaire, qui pouvait être captivé par n’importe quel son. Il jouait comme un enfant, sans s’arrêter. Artistiquement, c’était le plus ouvert.» Björn? «Sympa, sans plus. On n’avait pas tellement d’atomes crochus. Musicalement, son rôle était surtout de canaliser la fantaisie débordante de Benny.» Björn finira par se
spécialiser comme parolier, Benny comme compositeur.


«J’ai parfois regretté, pour l’argent. Mais ce n’était pas ma musique!»
Les deux femmes, il les a moins connues. De la blonde Agnetha, il dit que «c’était une chanteuse sentimentale, douée dans ce genre, si on aime ça. Même si elle gagnait déjà pas mal d’argent, elle était très raisonnable. Mais elle chantait souvent faux. Cela dit, qu’elle était belle avec ses longs cheveux! Et ce cul!» Le postérieur de l’artiste atteindra un statut mythique durant la décennie, forçant Agnetha à préparer des répliques: «Comment voulez-vous que j’en parle? Je ne l’ai jamais vu!» Elle était, semble-t-il, moins farouche que ne le laissait croire son allure prude. Quant à la brune Frida, c’était, selon Gus, «une excellente chanteuse, précise. Je me souviens de soirées entre amis où elle faisait du scat, elle connaissait plein de vieux trucs de jazz. Comme femme, elle était réservée, pas gaie, dépressive. On sentait une enfance lourde.» Orpheline de mère à 2?ans, Frida a été élevée par sa grand-mère et n’a connu son père qu’à 31?ans. Des deux divorces successifs qui finirent par miner ABBA, c’est celui de Benny et Frida – pourtant le plus tardif – qui l’a le moins surpris: «Leur relation était si passionnelle, ça ne pouvait pas durer! Je me rappelle un sauna partagé avec Benny. Son dos était tout griffé: c’était elle! Mais il ne semblait pas mécontent…»

La croisée des chemins
Après Festfolk, les deux couples mirent plus d’un an à réenvisager une collaboration à quatre. Gus prit ses distances pour deux raisons: son divorce d’avec Maritza, une chanteuse qui sera la choriste d’ABBA durant leurs tournées, et son besoin de sécurité économique. «C’était dur d’être stable à l’époque. Il y avait tellement de raisons de sortir. Et tant de belles filles!» Il veut pouvoir enseigner la musique. Pour entrer à l’Académie royale de musique, il se fait aider par Rutger Gunnarsson, qu’il pistonne auprès des futurs ABBA. Il sera leur bassiste attitré durant toute leur carrière: «Aujourd’hui, il a une grande maison près d’un lac avec un bateau, soupire Gus dans son trois-pièces de Saint-Jean. J’ai parfois regretté, si je pense à l’argent. Mais en même temps, ce n’était pas mon registre musical du tout.» Il n’a recroisé ABBA qu’une fois, en 1975: le groupe a déjà gagné l’Eurovision et s’apprête à devenir le plus gros vendeur de disques de la décennie. «On s’est salués, c’est tout.»

Retour en Suisse
Le bassiste regagne Genève en 1982. Il a enseigné depuis au Cycle, à l’AMR. Dans un an, ce sera la retraite: «Ma copine est Sénégalaise; on passera nos hivers en Afrique!» Gus n’a rien d’un homme aigri, au contraire. «J’ai des élèves de 7?ans qui veulent apprendre les chansons d’ABBA. Leurs mères les écoutent aussi!» s’émerveille-t-il. Quand il a connu le quatuor suédois, les pièces du puzzle, toutes présentes, n’étaient pas encore ordonnées. «Ils étaient sûrs que ça marcherait un jour. Mais leur succès a dépassé tous leurs rêves. Les hommes n’avaient pas de bonnes voix. Ils n’avaient pas encore compris que ce serait leurs femmes qui, par leur chant et leur beauté, vendraient leur musique. Ils se cherchaient encore. Leur force a éclos petit à petit: ces mélodies qui restent accrochées à l’oreille, sans jamais devenir énervantes.»


«La paie standard»
Les musiciens employés par ABBA durant leur carrière ne sont pas forcément devenus très riches. «Les sessions en studio étaient réglées selon les barèmes syndicaux, indique le biographe Carl Magnus Palm. Ils gagnaient plus en tournée. ABBA s’est montré aussi généreux que possible avec son entourage, qui était en général constitué d’amis personnels.» Plusieurs d’entre eux ont pris part récemment à des hommages à ABBA: «C’est aujourd’hui qu’ils tirent le plus grand profit de cette connexion!» Selon l’auteur suédois, le groupe ne se reformera jamais: «Ils sont trop vieux, ils se gardent d’écorner l’image dynamique que les gens ont gardée d’eux. Ils n’ont plus de motivation, ni artistique ni financière. Aujourd’hui, seul Benny fait encore de la musique, avec son orchestre folk.»

«Pas surpris!»
Nelson Rojas est le secrétaire des ateliers de l’AMR, l’Association pour la musique de recherche, haut lieu du jazz genevois où Gus Horn enseigne régulièrement. «On a appris cet épisode suédois dans la vie de Gus au fil des années et des anecdotes qu’on se raconte, dit-il. Personnellement, je n’ai pas été surpris. D’autres musiciens ont croisé des destinées singulières dans leur parcours. Il y a une part de hasard! Et Gus est un très bon bassiste. Ce n’est pas étonnant qu’il ait côtoyé des gens qui ont fini par connaître un grand succès. Artistiquement, Gus aurait pu s’épanouir avec ABBA: il pratique le funk, qui n’est tout de même pas si éloigné du registre pop. Ici, à l’AMR, on n’écoute certes pas ABBA. Mais on respecte! Dans son genre, c’est une musique très bien faite.»

«Un génie propre»
Directeur d’Opus One, ancien de l’équipe du Paléo, Vincent Sager est l’instigateur du séjour genevois de Mamma Mia! (du 25 mars au 5 avril à l’Arena). «Deux paramètres expliquent le succès du spectacle. D’abord, l’histoire: un vaudeville moderne, une histoire de femmes, sans rapport avec la vie d’ABBA, mais montée sur leurs chansons originales, sans modification. Et puis il y a cette musique, universelle, qui a accompagné plusieurs générations. Le répertoire d’ABBA a une première période naïve, une seconde plus sérieuse. Mais la construction, la production, le sens mélodique, la gestion des arrangements et des refrains montrent toujours un génie qui leur est propre. On peut trouver ça trop sucré, mais il faut admettre que, dans ce style, personne ne leur est jamais arrivé à la cheville.»

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