La «Tribune » l’écrivait il y a deux semaines en consacrant une demi-page au bilan de législature de l’UDC genevoise: celle-ci tentait lentement d’acquérir une certaine respectabilité. Les dérapages semblaient appartenir au passé. Fini les «pacsés inféconds». Mais c’était hors campagne électorale.
Le gène diabolique
Ce mythe, selon le terme d’un observateur, s’est effondré en deux jours. Comme la pierre de Sisyphe dévale la colline après y avoir été péniblement hissée. La «racaille d’Annemasse»: le mot est sur toutes les lèvres depuis lundi, jour où l’encart publicitaire de l’UDC est paru dans nos colonnes.
Au-delà de ses divisions internes, le parti agrarien apparaît très isolé. Peu avant l’élection au Conseil d’Etat, l’Entente tranche: une grande alliance bourgeoise est définitivement enterrée.
«Cet acte signe l’arrêt de mort d’une idée qui n’était de toute façon pas à l’ordre du jour», note Fabiano Forte, président du PDC. Lui qui préfère garder son âme que de la «vendre au diable» décèle dans cet encart «un code génétique». Des trois partis de l’Entente, le PDC a toujours été le plus intransigeant à propos de cet élargissement.
Le Parti radical (PRD) y avait, lui, posé trois conditions «républicaines» l’an dernier: le soutien aux bilatérales et à la «paix sociale», et l’arrêt des dérapages électoraux. Pour le président de la section genevoise, Hugues Hiltpold, aucune n’est remplie et l’UDC n’a montré que «son vrai visage» à travers cette publicité. Un visage dont il s’est toutefois accommodé lorsque Daniel Zappelli fut élu procureur général avec l’aide active du parti blochérien. Le conseiller national n’y voit aucune duplicité: «Nous aurions gagné sans l’UDC. Elle n’a pas présenté de candidat parce qu’elle n’en avait pas. A chaque fois qu’elle l’a pu, elle l’a fait. C’est sa stratégie pour faire comprendre à l’Entente qu’elle lui est indispensable lors des scrutins majoritaires.» Hugues Hiltpold se dit confiant pour regagner une majorité bourgeoise au Conseil d’Etat sans l’UDC.
Le fond et la forme
Chez les libéraux, l’ambiguïté monte d’un cran. De nombreuses voix réclament cette grande alliance. Le parti avait ainsi sondé ses membres à ce propos en été 2008. Une majorité a répondu «oui, mais». Mais face à la fermeté de ses cousins, les libéraux ont renoncé. Ivan Slatkine, chef de groupe au Grand Conseil, qui a toujours été favorable à l’extension de l’Entente, estime que la principale différence entre son parti et l’UDC «réside dans certaines attitudes que nous n’adopterons jamais». Pour lui, un mariage paraît désormais «difficile».
Globalement, l’Entente estime que l’UDC se trouve face à un choix: soit ses membres cautionnent leur président, Soli Pardo, soit ce dernier a agi seul et doit démissionner. Du coup, le candidat du parti agrarien, Yves Nidegger, semble bien isolé dans sa course au Conseil d’Etat. Et s’il a tenté de réparer les pots cassés, comme nombre de ses camarades de parti, en fustigeant la forme, il a soutenu que «le fond» de la publicité «est correct». Il y a plus franc comme prise de distance.
La question divise toute l’UDC
«Il y a un petit manque d’harmonie», plaisante au téléphone Toni Brunner, le président de l’UDC Suisse. Derrière le ton taquin se cache une vraie question: la publicité parue dans la presse va-t-elle trop loin? La réponse divise les démocrates du centre au-delà des frontières genevoises.
Sur le fond, Toni Brunner partage les soucis sécuritaires exprimés dans cet encart, à l’instar d’ailleurs de ses camarades de parti. Quant à la forme, le président considère qu’il s’agit d’un problème cantonal. Pas question, donc, de s’immiscer dans le débat.
Mais d’autres démocrates du centre s’en chargent pour lui. «Bien sûr, c’est malheureux, s’exclame ainsi le conseiller national André Bugnon (VD). Dans une campagne, on peut dire un certain nombre de choses, les partis sont même là pour cela, mais on n’utilise pas de tels termes, c’est inadmissible.» Aux yeux d’André Bugnon, l’affaire est d’autant plus dommageable qu’elle pourrait écorner l’image de son parti. Et pas uniquement celle de sa section genevoise. «J’espère qu’une telle chose ne se produira pas dans notre canton, ajoute Guy Parmelin (VD). Je soutiens l’attitude d’Yves Nidegger: ce ne sont pas des manières de procéder.»
Inacceptable? «Cela ne me choque pas, répond au contraire Dominique Baettig (JU). Ceux qui pensent que nous avons raison seront rassurés de voir des politiciens prêts à appeler un chat un chat et ceux qui ne nous aimaient pas ne nous aimeront pas davantage.» Même ton chez Oskar Freysinger (VS): «Quand on ne veut pas entendre le message, on tue le messager. Cette annonce est un coup de gueule et je la soutiens. Une démocratie doit être en mesure de supporter un débat, même musclé, tant que le droit pénal n’est pas enfreint.»
La polémique a donc traversé la Versoix. Mais pas la Sarine. Les conseillers nationaux zurichois Hans Fehr, Toni Bortoluzzi ou encore Christoph Mörgeli en ont à peine entendu parler. «C’est leur affaire et non la mienne», résume le premier. Eh oui, Genève reste encore bien loin de Zurich…
Caroline Zuercher