Jacques Perrin vit de la vigne depuis un quart de siècle. Quoi de plus normal pour un Valaisan d’origine. Pourtant, ce n’est pas le raisin qu’il cultive, mais l’art de le faire connaître. Aujourd’hui, il dirige un petit empire baptisé CAVE SA, qui fête ces jours ses 25?ans. A Gland, centre névralgique de ce négoce, sont entreposées près de 250?000 bouteilles. Parmi lesquelles de tout grands crus, et d’autres plus discrets, que l’œnologue philosophe se réjouit de faire découvrir aux 7000 membres du Club des Amateurs de Vins Exquis.
Philosophe? C’est par là que tout a commencé. «J’ai en effet suivi des études de littérature française et de philosophie au Collège Saint-Maurice, avant de poursuivre en lettres à l’Université de Genève», explique Jacques Perrin. A 24?ans, licence en poche, arrive alors l’un des premiers carrefours de sa vie, comme il les appelle. «Monter à Paris et continuer la carrière universitaire, ou devenir prof de philo ici, au Collège Voltaire. J’ai choisi la seconde option.»
Dix ans d’enseignement qui lui ont laissé d’excellents souvenirs «et beaucoup de temps pour m’adonner à ma passion, la cuisine et le vin», dit-il. Le prof part à l’école du goût. Un stage chez Girardet, inoubliable, «mais je voulais bouger». Cette soif de paysages et de rencontres l’entraîne sur la route des vignobles. A l’époque où les Genevois visitent la Bourgogne ou le Beaujolais, il s’aventure dans le Languedoc, l’Italie de sa maman et le Jura, à la poursuite du vin jaune et des crus d’Arbois.
Ici intervient un deuxième carrefour. «Lors d’un cours à Changins, en 1984, des amis m’ont proposé d’ouvrir un bar à vins, Le Ballon Rouge, et créer un club d’amateurs, le CAVE, à Genève.» Le concept était novateur. Trop, peut-être. «J’enseignais toujours, tout en allant chercher des vins en France, en camion. Et je confectionnais les terrines de foie gras chez moi, aux Pâquis», se souvient ce Sierrois né le 28 février 1954. Si le Ballon Rouge se dégonfle en 1986, le CAVE se rebiffe. Son fondateur prend une année sabbatique, pour continuer l’aventure. «Le CAVE avait près de 400 membres à l’époque.» Il ouvre un premier espace dans un deuxième sous-sol, 5, cours des Bastions, puis quitte l’enseignement. Il acquiert l’entrepôt de Gland en 1991. La machine est lancée.
Passionné de varappe (il a d’ailleurs eu un grave accident en 2006), ce papa de deux filles a depuis gravit tous les échelons du goût. Dégustateur reconnu dans le monde entier, il a lancé les cours d’œnologie, «c’est mon côté pédagogique», confie-t-il. Membre permanent du Grand Jury Européen (GJE), des experts venus concurrencer le monde des cotations, il a reçu en 2008 le Grand Prix de la presse du vin. Consécration pour cet inconditionnel… de la plume. Car Jacques Perrin adore décliner le vin au travers de mille et un écrits: son blog, Mille plateaux, où il a signalé le premier la disparition de son ami gastronome Pascal Henry, les publications du CAVE et son site Internet. «J’écris chaque jour. L’écriture est aussi l’une de mes passions.»
Le Valaisan pense que le métier de négociant rejoint celui de l’éditeur. «On reçoit un vin, on le teste comme on lit un manuscrit, puis on le met en vente ou non, selon la ligne «éditoriale». Mais on doit prendre des risques, ne pas vendre que les grands vins, comme on ne publierait que les grands écrivains. Ça, chacun sait le faire. Le vrai défi de qualité, c’est de mettre la barre très haut sur des vins à moins de 15?francs.»
Lui-même vient de passer de l’autre côté de la barrière, en publiant Dits du gisant, aux Editions de l’Aire. «Le vin a exigé de moi deux sacrifices: la montagne, que j’ai délaissée pendant presque vingt ans, et l’écriture dans une optique littéraire. J’ai renoué avec cette dernière, mais je sais qu’on ne peut pas nourrir plusieurs passions à la fois.» Jacques Perrin serait-il à un nouveau carrefour de sa vie?