La Praille devait être «l’eldorado genevois de l’immobilier». C’était en 2007, au moment du lancement de ce vaste chantier qui doit transformer cette zone industrielle en un nouveau quartier. Le Conseil d’Etat en parlait avec des dollars dans les yeux, le cou tendu vers le sommet de tours prestigieuses. Trois ans plus tard, changement complet de perspective. Le gouvernement a présenté hier l’accord passé avec l’Asloca, les syndicats et le Parti socialiste de la Ville, et que nous avons présenté en exclusivité mardi dans nos colonnes.
Pour contourner le référendum que ces organisations avaient lancé, de nouvelles règles du jeu ont été adoptées. Elles ont été inscrites dans une loi qui doit être avalisée par le Grand Conseil.
Fini donc le quartier des affaires que certains voyaient comme la vache à lait des finances publiques. Sous la pression des référendaires, le principe d’un logement pour un emploi a été adopté pour les futures constructions. La moitié des logements sera subventionnée. Et la propriété par étages (PPE) sera proscrite sur les terrains appartenant aux collectivités, soit 80% du périmètre.
L’accord ne se fixe plus d’objectifs quantitatifs. Mais on entrevoit un potentiel de 10?000 logements et autant d’emplois. Tout le monde se déclare satisfait de ce compromis. «Il est un facteur décisif de succès pour le développement de la Praille», dixit le conseiller d’Etat Muller. «Il ancre un principe fondamental d’équilibre entre les logements et l’emploi», dixit le syndicaliste Jan Doret. Pour l’Asloca, Christian Grobet a salué ce «bon accord» tout en remerciant Mark Muller pour «son engagement et sa volonté d’aboutir».
Des coûts à financer
Sur le plan politique, tout semble donc réglé. Les principes sont posés et les principales forces de contestation liées par l’accord. Mais les questions financières demeurent. Et elles sont capitales. Car transformer cette zone industrielle en un quartier urbain coûtera très cher.
Il faudra d’abord financer la relocalisation des entreprises puis payer les équipements publics nécessaires aux futurs habitants et enfin subventionner des milliers de logements sociaux. Qui paiera?
Un exemple illustre la problématique. Aujourd’hui, des entreprises de la Praille au bénéfice d’un droit de superficie envisagent de réaliser des logements. Elles pensaient financer le déménagement des entreprises en place en vendant des appartements en PPE, une solution désormais interdite. «Avec ces nouvelles règles, elles risquent de ne pas se lancer dans une opération devenue peu rentable», explique un observateur du marché.
Le promoteur Patrick Pillet confirme: «Il ne sera pas possible d’intégrer les délocalisations dans les plans financiers. L’Etat devra les prendre en charge. Cela entraînera peut-être une plus forte densification. Cet accord permet au moins d’avancer et de régler ces questions.»
L’Etat passera à la caisse
Mark Muller reconnaît aussi que les collectivités devront faire un effort supplémentaire. «Mais il faut considérer ces dépenses comme un investissement, poursuit David Hiler. Je suis convaincu qu’à terme le rendement sera correct.»
Christian Grobet insiste pour que l’Etat maintienne son niveau de subventionnement pour les logements. A gauche, on relève en général que les rendements à Genève sont suffisants pour supporter des opérations avec beaucoup de logements sociaux. A la Chambre genevoise immobilière, Christophe Aumeunier répond, avec un brin de dépit: «C’est maintenant aux caisses de pension d’investir. C’est typiquement un produit adapté pour elles.» De l’eldorado, on est redescendu sur terre.