Des seins au lieu de dessins. C’est ce qu’a découvert Camille* en ouvrant son coffret acheté mardi dans un kiosque à Champel. Pour un peu moins de 30?fr., elle y a trouvé deux beaux livres pour apprendre à dessiner des paysages et des portraits, trois mignons petits crayons, du fusain, une gomme, un plumier… et une revue porno! Les images, radicalement libertines, ont été encartées entre les descriptions des techniques mixtes pour croquer un bateau, et l’art et la manière d’esquisser une marine sépia!
«Vous vous rendez compte, si je n’avais pas ouvert le paquet», s’offusque la jeune mère en brandissant un exemplaire du magazine incriminé. Le trimestriel Dessiner, No 33 – juillet, août et septembre 2011 – est en vente dans les kiosques genevois depuis deux semaines. On y apprend tout plein d’astuces pour réussir ses ébauches de chalutiers. Ce guide didactique s’adresse aux adultes mais convient aussi aux adolescents et aux enfants.
D’étranges péniches
«Je m’apprêtais à l’offrir à mes filles de 10 et 16?ans, pour qu’elles s’occupent durant le trajet en avion pour nos vacances.» Choquée, Camille appelle son buraliste pour lui passer un savon. «Au départ, j’ai pensé à une mauvaise blague venant d’un détraqué. Mais on a vite découvert que d’autres exemplaires comportaient le même défaut. Je suis allée à la police pour signaler ce problème.» Dans les bureaux de tabac du quartier, tous les sets de dessin ont été retirés de la vente «le jour même», nous assure un employé anonyme, qui quelques heures avant notre passage a reçu un coup de téléphone courroucé d’une cliente à ce sujet.
Naville, qui distribue le périodique dans toute la Suisse romande, apprenait hier la nouvelle par l’intermédiaire de la Tribune de Genève. «Nous tenons une liste de titres dits sensibles, que nous contrôlons scrupuleusement avant toute mise en vente», explique Maria Fabbi-Alfonso, porte-parole du groupe. Le trimestriel Dessiner était considéré comme une publication au-dessus de tout soupçon.
«Si ce que vous dites est vrai, il va falloir aussi contacter nos homologues outre-Sarine, car il se peut que ce magazine fasse aussi partie de leur assortiment de presse francophone», prévient la chargée de communication.
Bilan: «L’ensemble des exemplaires, soit 800 magazines, sera retiré de la vente en totalité dès jeudi, apprend-on dans un courriel expédié par Naville suite à notre conversation téléphonique. Nous procéderons ensuite à un tri pour vérifier si l’ensemble était concerné ou uniquement une partie. Nous avons informé notre fournisseur français ainsi que l’éditeur de la situation.»
Le couac du canard?
Que pense l’éditeur de cette fâcheuse méprise? «Vous êtes sûr?» réagit spontanément Manuel Ornato, directeur des publications au sein du groupe parisien Multimedia Press. Vérification faite, la sanction ne se fait pas attendre: «Il va falloir tout rappeler!» se résigne le responsable, qui depuis 1997 pilote le tirage de contenus relatifs à la chasse et pêche, l’éveil et la petite enfance, la déco ou l’habitat naturel…
Hier après-midi, le fondateur des clubs en ligne aquarelle et point de croix approfondissait encore son enquête pour déterminer les raisons exactes de l’erreur. «On essaie encore de retracer les coffrets, chez le conditionneur qui met le tout sous film plastifié. Mais le problème vient à coup sûr d’une mauvaise manipulation de notre imprimeur, imagine Manuel Ornato. Il y a manifestement un souci dans leur procédure de contrôle.»
L’hypothèse la plus vraisemblable: le propriétaire des rotatives, qui imprime plusieurs magazines à la chaîne, s’est trompé au moment de brocher les différents cahiers. «Cela est déjà arrivé par le passé, mais il ne s’agissait que d’erreurs du type inversion de pages. Dans le cas présent, c’est beaucoup plus gênant», admet le patron de Dessiner.
Un tirage européen
A combien d’exemplaires le magazine est-il tiré? «Je dirais plus de 10?000. Mais je ne peux pas être catégorique vu qu’il est distribué ailleurs qu’en France métropolitaine.» A vue de nez, plusieurs dizaines de revues auraient été mal assemblées. «L’incident paraît groupé, soit en tout début, soit en toute fin de série. Mais Paris ne doit pas être concerné, car la production destinée à l’exportation s’accomplit par palettes séparées.»
Le magazine édité dans toute l’Europe (Suisse, Belgique, Luxembourg…) comporte habituellement une cinquantaine de pages d’entraînement au dessin. Les échantillons viciés en dénombrent 16 de plus. Recto verso, les photos pour adultes mettent en scène des orgies sexuelles de groupe. Rien à voir avec le dessin éducatif: le trait y est plus grossier qu’artistique.
* Identité connue de la rédaction