Il prend son temps pour parler et développer calmement sa pensée. Directeur général de l’Organisation mondiale du commerce, Pascal Lamy a pourtant de quoi être sous tension, alors que les négociations du Cycle de Doha viennent de reprendre et que, sur le plan local, un référendum populaire a lieu dimanche sur l’extension du siège de l’organisation. Le Français a toutefois consacré une matinée aux journalistes de la Tribune de Genève.
Les référendaires qui contestent l’agrandissement de votre siège affirment qu’ils agiraient de même si vous étiez la Croix-Rouge. Les croyez-vous?
Je n’ai pas à juger leurs intentions. La vérité, c’est que pour notre fonctionnement et notre avenir, nous avons besoin de 300?places de travail supplémentaires. Durant trois ans de consultation avec les autorités suisses et genevoises, on a cherché la solution optimale. Maintenant survient ce référendum sur le préavis positif de la Ville. Ce référendum a eu des effets bénéfiques: il nous a poussés à nous ouvrir davantage à la population genevoise, avec une journée portes ouvertes qui a eu un succès dépassant nos attentes. Quelque 5000?personnes sont venues! Il a donc poussé les Genevois à s’intéresser à l’OMC. Cette communication faisait défaut. Cela a changé, et tant mieux!
Mais si votre attachement à Genève n’était pas payé en retour dans les urnes, partiriez-vous?
L’OMC et la Suisse ont signé un accord qui prévoit que nous restions à Genève, dans nos locaux actuels, avec cette petite extension. Nous avons envisagé beaucoup d’autres solutions.
Il y a eu une négociation et, d’un commun accord, nous avons abouti à ce projet. Tout le monde est d’accord pour dire que la Genève internationale n’est pas une abstraction. Ce carrefour d’échanges est concret. Preuve en sont par exemple les nombreux rapports que nous avons rédigés avec d’autres organisations, comme l’OIT, la Cnuced ou le Centre du commerce international. Ce réseau existe!
Recevez-vous des offres pour délocaliser votre siège?
Beaucoup de pays, vous l’imaginez, aimeraient avoir l’OMC.
Les étudiez-vous?
Nous avons un désir fort de rester à Genève. L’OMC et son personnel y sont très attachés. Mais il est certain que nous avons besoin de places de travail en plus dont nous ne disposons pas dans notre siège datant de 1926.
Mais ces places, les opposants seraient d’accord de vous les fournir un peu plus loin…
Il nous faut un site unique. Nous accueillons 7800 réunions par an; notre bâtiment abrite certains jours jusqu’à 1500?personnes. Il y a les négociations, mais aussi les mécanismes de surveillance et nos activités de formation pour les pays en développement. Et tout est imbriqué. Un siège sur plusieurs sites est impraticable. Ce n’est pas une lubie de ma part ou une question de confort! Je ne peux pas demander aux maigres délégations du Bénin ou du Laos, qui ont plusieurs réunions par jour, de courir toute la journée d’un bâtiment à l’autre. Deux tiers de nos membres sont des pays en développement. En plus, il faudrait deux cafétérias, deux équipes de sécurité, organiser le transport des documents… C’est peu fonctionnel et très coûteux.
Le bord du lac n’est pas le seul lieu où on peut établir ce site unique…
On a envisagé de créer un nouveau site ailleurs à Genève. Mais cela coûterait au moins 300 millions, sans compter le terrain, qu’il faudrait bétonner, ce qui n’est pas idéal du point de vue environnemental. Avec ce projet, on est à 130 millions, ce qui est plus raisonnable, tant pour les contribuables suisses que pour ceux des membres de l’OMC, puisque ce sont eux qui payent cette modernisation au final.
Vu la tournure des événements, Genève ne vous semble-t-elle pas compliquée?
Non, mais il n’y a aucun doute qu’il faut faire vivre l’idée que la Genève internationale et locale sont imbriquées. Cette situation doit être améliorée, et ce référendum en est l’occasion.
L’accès au lac et au parc restera garanti
Les opposants craignent qu’à terme les Genevois soient privés d’accès au parc et au lac. Pouvez-vous promettre que ce ne sera pas le cas?
Ces 300 places de travail nous suffisent pour les vingt ans à venir. Quant aux accès, pourquoi nous, qui aimons cet endroit, aurions l’idée perverse de dégrader cet environnement? Il suffit de se rendre sur le site pour voir que l’extension projetée ne menace aucunement les accès. Au contraire, il y en aura un supplémentaire! A l’interne, ces soupçons paraissent étranges au personnel de l’OMC!
On peut justement redouter que vous vouliez vous accaparer cet endroit que vous dites tant aimer…
Notre projet est public, regardez-le pour ce qu’il est: il consiste à remplacer un parking par un bâtiment.
Votre extension nécessite des dérogations légales. N’allez-vous pas passer pour des arrogants qui se croient au-dessus des lois, comme celle qui protège les rives du lac?
Non. La preuve que nous sommes soumis à la loi, c’est que nous avons besoin de ces autorisations des autorités! Quant aux aspects environnementaux, les Verts genevois, qui ne sont pas des Verts pâles, ont fait pression à ce sujet au cours des discussions que nous avons eues avec les autorités locales.
Au final, notre édifice répondra à la norme écologique la plus contraignante: il n’y en aura que six en Suisse romande correspondant à cet hyperniveau environnemental! Et c’est le fruit de ces consultations.
«Il faut accélérer pour boucler Doha en 2010»
Le sommet du G20, en juin, a été clair. Parmi les plans de relance de l’économie mondiale, la conclusion du Cycle de Doha sur l’ouverture des marchés agricoles et industriels est primordiale. Qu’allez-vous annoncer, six mois plus tard, au G20 de Pittsburgh la semaine prochaine?
Tout d’abord que le processus a repris début septembre et que, cette semaine, les négociateurs des membres de l’OMC se sont mis d’accord sur un calendrier de travail, avec l’objectif de conclure le Cycle de Doha en 2010, ce qui fait partie de la stratégie collective de sortie de crise.
Depuis le temps que l’OMC affirme que ces négociations – certes de grande ampleur – sont à bout touchant, où en est-on aujourd’hui?
Nous avons fait 80% du chemin; il reste donc 20% des écueils à résoudre – telles, par exemple les subventions au coton – pour terminer en 2010. Cela me paraît faisable, mais il faut accélérer.
Pourquoi cet optimisme, si souvent déçu?
Le fait que ce soit, désormais, les pays en développement qui veulent en finir au plus vite avec ce round de négociations est, selon moi, un grand changement politique. Ils estiment ainsi que la sortie de crise se fera, pour eux, d’abord par un commerce qui reste ouvert. Ils n’ont pas les moyens financiers de relancer leurs économies.
Oui, mais précisément, cette ouverture des marchés, le libre-échange contre le protectionnisme comme relance économique, n’a-t-elle pas pris un coup sévère avec la récente décision de Washington de quadrupler les droits de douane sur les pneus chinois entrant sur territoire américain?
Effectivement, je trouve cette décision préoccupante, car elle peut accroître le risque d’escalade. En tant que membres du G20, la Chine comme les Etats-Unis se sont engagés à ne pas prendre de mesures pouvant entraver le commerce durant la crise. (Elisabeth Eckert)