Ce sera probablement le spectacle phare de cette saison au Grand Théâtre. Non pas à cause de polémiques récurrentes et en définitive stériles sur l’imagerie sexuelle qu’utilise Olivier Py, mais bien parce que le projet artistique qu’il défend avec son équipe s’avère des plus forts.
Lulu d’Alban Berg, dans sa version complétée par Friedrich Cerha, est déjà en soi un ouvrage puissant et complexe. Le mettre en scène constitue ainsi une forme de défi, tant la difficulté de la partition et la profusion d’idées et de personnages représentent un risque permanent d’égarement.
Or dans la production présentée au Grand Théâtre, on plonge dans une vision compacte de l’œuvre, qui voit le puzzle protéiforme rassemblé autour d’un seul axe: l’humanité broyée. Et le mécanisme mis en place s’avère implacable.
D’abord, le décor mobile de Pierre-André Weitz impose d’emblée un mouvement inexorable, qui de jardin à cour dans la partie ascensionnelle du destin de Lulu s’inverse au troisième acte pour sombrer dans une nuit neigeuse criante de solitude.
Nausée de couleurs
Entre ces deux sens opposés, une nausée de couleurs pour barbouiller la noirceur de l’histoire et se noyer dans le foisonnement de l’ouvrage. La mort se décline en couleurs. Parois et mobilier giclés de peinture, néons multicolores d’une roue du temps ou mots illuminés (I hate sex, death, schwarzes Sonne, mein Hertz ist schwer, boucherie, comme toujours, ich bin frei, just married, sex-shop…): l’œil est saoulé d’images et de lumières rouges et vertes (Bertrand Killy). Et dans cette orgie visuelle, où le sexe occupe sa juste place prédominante, Lulu se délave progressivement. De mangeuse d’hommes rousse en habits de sang, elle devient Marilyn peroxydée pâle en fourreau d’argent pailleté, avant de finir sur une décharge sinistre où elle meurt comme une clocharde.
Il faut de sacrées ressources pour suivre cette transformation. Et c’est peu dire que Patricia Petibon en regorge. Scéniquement, elle explore la capricieuse, la femme fatale, la dominatrice, la victime expiatoire pour retourner à l’enfance perdue, avec une incroyable maîtrise. Vocalement, la trajectoire suit ces mêmes directions en creusant le timbre et en passant sans rupture de la légèreté à l’intensité, la profondeur puis la vulnérabilité. Une prise de rôle exemplaire, suivie par toute la distribution, remarquable de cohésion.
Des seize chanteurs répartis sur vingt-cinq rôles, aucun ne démérite, avec une quinte masculine forte: le Schön/Jack l’éventreur de Pavlo Hunka, le peintre/nègre de Bruce Rankin, l’Alwa de Gerhard Siegel, le Schigolch d’Hartmut Welker et le dompteur/athlète de Sten Byriel.
Quant à la partition, l’OSR s’y déploie magnifiquement sous la baguette nette de Marc Albrecht. Le tissage serré et précis des cellules tonales n’étouffe jamais le lyrisme et la volupté qui émergent des pages. La palette sonore est là aussi travaillée dans le détail de chaque séquence tout en libérant une chaleur et une tendresse parfois renversantes dans les passages où Lulu module ses aigus filés et ses médiums rayonnants. Le bouleversement est aussi au rendez-vous.
Grand Théâtre les 10, 13, 16 et 19 février à 20?h. Le 7 à 17?h. Rens: 022.418.31.30.