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Les musées d'art et d'histoire cloués au pilori

Par JÉRÔME FAAS le 08.05.2009 à 00:04

Un audit commandé par la Ville démolit l’institution. Le directeur quitte ses fonctions. Ruth Dreifuss et Guy-Olivier Segond sont appelés à la rescousse.

Deux phrases de l’audit commandé par la Ville résument l’ampleur du désaveu subi par les Musées d’art et d’histoire (MAHs). «S’ils pouvaient y revenir, nos arrière-grands-parents seraient à peine dépaysés en visitant aujourd’hui les galeries d’exposition du MAH ou de l’une de ses filiales. La nature et les contenus de l’offre culturelle ainsi que la forme muséale n’y ont pas fondamentalement
évolué en un siècle.»
Ce brûlot est l’œuvre du cabinet français Eurologiques, chargé de se pencher de janvier à mars sur le fonctionnement des MAHs. Rendu le 4 mai, il a été présenté hier par Patrice Mugny au personnel et aux conseillers municipaux. Voici les reproches principaux égrenés au fil de 27 pages assassines.

Muséographie décriée

Les experts n’aiment pas la muséographie des MAHs, et l’écrivent abondamment. Elle est jugée passéiste et élitiste. Ils dénoncent une absence de vision d’ensemble et des collections disparates, mal mises en valeur, voire «anecdotiques».

Public oublié

Les MAHs auraient adopté un comportement autistique et élitiste, vivant repliés sur eux-mêmes en ignorant la cité. Les auditeurs jugent que le chiffre de 120?000 visiteurs annuels pour le MAH est insatisfaisant au vu de l’attractivité touristique de Genève. Ils insistent sur l’offre «élitaire et culturellement confidentielle» qui serait dissuasive «pour toute population non initiée». Bref, les MAHs n’auraient pas adopté les codes nécessaires pour intéresser et attirer le grand public. Ils n’auraient pas plus noué de partenariats pour y parvenir (avec les écoles, les acteurs touristiques, etc.).

Management arbitraire

Le management des MAHs est durement critiqué. Il est qualifié de «flou, indécis, arbitraire et non participatif». «Féodal», assènent les experts. Ils fustigent un fonctionnement cloisonné des différents musées et des services en leur sein. C’est le problème de la poule et de l’œuf: l’absence de projet culturel commun aurait favorisé ces fonctionnements, qui empêcheraient à leur tour l’émergence d’un projet. La direction est autant critiquée que les conservateurs. Ni l’une ni les autres n’auraient tenté de «faire bouger ces lignes».

Trop d’employés pour une attractivité médiocre

Le rayonnement et l’attractivité des MAHs seraient bien trop bas par rapport à ses effectifs et à son budget. Ceux-ci correspondraient «à un réseau de musées de rang international et de niveau d’attractivité 3 à 8?fois plus élevé; ils ne sont proportionnés ni à ses collections ni à son volume actuel de production». Les auditeurs soulignent que ce phénomène s’aggrave si l’on isole le Musée d’art et d’histoire de ses filiales, «bien plus compétitives».

Les pistes à explorer

L’audit démolit beaucoup, mais ne reconstruit qu’à peine. Parmi les quelques conseils concrets qu’il fournit figurent les propositions suivantes: autonomiser les musées Rath et de l’Ariana, rattacher la Bibliothèque d’art et d’archéologie au domaine des bibliothèques et réintégrer le Cabinet des estampes à celui des beaux-arts. La création d’un observatoire des publics est préconisée pour épouser une nouvelle politique culturelle esquissée en cinq axes généraux. Le principal est énoncé ainsi: «Les citoyens d’abord (sans discriminations, comme actuellement).»
Les Musées d’art et d’histoire (MAHs) regroupent le Musée d’art et d’histoire (MAH), le Musée de l’Ariana, le Musée de l’horlogerie, le Musée Rath, le Cabinet des estampes, la Maison Tavel et la Bibliothèque d’art et d’archéologie.


Verbatim

- «Les qualifications les plus récurrentes de la situation entendues de l’ensemble des personnels se concentrent systématiquement en trois termes: infantilisation, iniquités et manque de respect (…). Une telle unanimité est rare, voire exceptionnelle (…).»
-«La passivité de l’encadrement et son opportunisme ont amplement contribué
à prolonger cette crise (…). Ceci invite donc à relativiser
la plainte de ceux qui n’entendent renoncer à aucune de leurs habitudes, ni de leurs privilèges.»
-«Le déficit de gouvernance politique reste (…) entier.»
-«Les collections très sélectives, comme la muséographie académique de «mise en valeur», ne livrent qu’une vision anecdotique et aseptisée des sociétés qu’elles prétendent illustrer. Tout cela restant à des années-lumière des acquis de l’Histoire culturelle telle qu’on la pratique aujourd’hui et des attentes des publics contemporains.»
-«Les MAHs affichent donc la perpétuation de codes culturels et muséographiques très dissuasifs pour toute population non initiée. (…) A qui s’adressent ces collections aseptisées d’un autre temps, étalées à longueur de mornes galeries?»
-«L’essentiel des collections
a été constitué de dons privés de collectionneurs en fonction de leurs lubies respectives; l’acceptation de ces dons n’a pas fait primer des critères scientifiques ni la cohérence d’enrichissement des fonds avec un programme directeur qui n’a jamais existé, y compris jusqu’à ce jour.»
-«L’indice de notoriété des MAHs est relativement faible hors de Suisse et des cercles professionnels et milieux d’amateurs avertis.» JFA




Le directeur fait ses valises...

Les Musées d’art et d’histoire sont décapités. Leur directeur, Cäsar Menz, a démissionné hier. Patrice Mugny, magistrat chargé de la Culture, l’a annoncé en ces termes au personnel: «Nous avons décidé ensemble, lui, la direction du département et moi-même, qu’il quitte aujourd’hui ses fonctions de directeur.» Le Vert précise que ce retrait «n’est pas une conséquence de l’audit»: Cäsar Menz avait proposé cette solution «en décembre 2008 déjà». Il devient directeur honoraire des musées et sera chargé de développer le projet d’extension Jean Nouvel.
Son remplaçant a été choisi mercredi par le Conseil administratif qui ne communique pas son nom «afin de permettre à cette personne d’informer ses actuels employeurs». C’est Boris Drahusak, bras droit de Patrice Mugny et codirecteur de son département, qui assurera l’intérim jusqu’au 1er octobre. Il sera assisté des deux actuelles adjointes du directeur déchu, Nathalie Chaix et Isabelle Naef Galuba.

Dreifuss et Segond appelés à la rescousse

Le magistrat annonce que pour «mener à bien les réformes nécessaires, nous devrons (…) réduire les activités du musée afin de permettre à tout le monde de souffler un peu».
Cette réorganisation sera «accompagnée» par les auditeurs ainsi que par un groupe de pilotage composé de quatre personnalités: Guy-Olivier Segond, ancien conseiller d’Etat; Ruth Dreifuss, ex-conseillère fédérale; Jacques Robert, syndicaliste; et Pascal Griener, directeur de l’Institut d’histoire de l’art et de muséologie de l’Université de Neuchâtel.
Ce quatuor devra «être à votre écoute», a dit Patrice Mugny aux employés. Il sera chargé «de suivre les réformes, repérer les problèmes et fournir aux uns et aux autres des conseils avisés». «Construisons ensemble un musée du XXIe siècle», a-t-il enfin conclu.
(jfa)


... et taille l’audit en pièces

Cet audit est une mascarade: tel est en substance l’avis de Cäsar Menz, désormais ex-directeur des musées. L’homme, qui ne cache pas son émotion, rejette un texte «qui se limite aux seuls points négatifs» et se résume à «un verbiage sans faits».
Cäsar Menz liste les reproches des experts français et s’étonne du fait qu’ils ne s’appuient pas sur des cas concrets. «On peut critiquer une muséographie, par exemple en expliquant que les objets ne sont pas présentés de manière didactique. Mais je ne trouve rien de tout cela.»
Même objection au sujet des affluences, jugées médiocres par les auditeurs. «Il n’y a aucune évaluation factuelle ou comparative. Il faut des repères: quelle affluence attire tel autre musée de telle taille.» Et Cäsar Menz de renouveler l’exercice pour chaque thème abordé par l’audit.
Il regrette aussi de ne trouver «aucune alternative ou contre-projet, aucune vision pour ce musée» dans les 27 pages rendues publiques hier. «Le citoyen au centre, le musée à l’heure de la mondialisation, ce sont des tartes à la crème.»
Bref, «cet audit démolit pour démolir sans respecter la déontologie. D’ailleurs, est-ce vraiment un audit?» Il cite dans la foulée le code de déontologie d’auditeur dont l’un des articles intime de «se comporter de façon à ne pas porter atteinte à la réputation ou aux intérêts du client de l’audit ni à ceux de l’organisme audité».

«Qui reconstruira?»

L’ex-directeur explique vouloir surtout «défendre la réputation de ce musée». Il est persuadé que ce rapport «risque de mettre à mal les MAHs, le projet d’extension Jean Nouvel et la recherche de mécènes». Il assure donc «ne pas envier» son successeur et s’interroge. «Tout le monde en prend pour son grade, tout le monde est démoli, les employés sont blessés. Dans ces conditions, qui pourra reconstruire?»
(jfa)

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