«Il ne faut pas m’inviter à dîner en ville, je parle de tout ce qui déplaît: politique, religion…» Michèle Künzler annonce la couleur dans un grand éclat de rire. Si l’écologiste abhorre la superficialité, elle ne verse pas pour autant dans l’austérité. «Parfois, elle est même un peu trop spontanée. Mais c’est un signe de fraîcheur d’esprit, décrit le député Vert Roberto Broggini. Elle met plus d’application à soigner ses dossiers qu’à se looker. C’est tout à son honneur.» Alberto Velasco (PS) complète. «Si vous vous intéressez au fond, alors vous écoutez Michèle Künzler. Mais si les prises de gueule vous impressionnent, vous oubliez.»
La Verte est une travailleuse, opiniâtre, besogneuse. «Elle connaît très bien ses dossiers et n’intervient jamais pour meubler, observe Alberto Velasco. Mais ce n’est pas un tribun.» Le libéral Christophe Aumeunier y voit une limite. «Elle n’a jamais été un leader en commission. Il y a des personnalités faites pour les Exécutifs, d’autres pas. A-t-elle bien pris la mesure de cette candidature?»
«J’ai les compétences et j’ai l’envie», répond la candidate. Le Conseil d’Etat, elle l’envisage comme «un service à la collectivité.» «Pour elle, c’est une manière d’aller au bout de son engagement», dit Olowine Rogg, permanente au Forum Saint-Jean, voisine et amie.
Michèle Künzler milite depuis des années, sans jamais avoir eu d’emploi. Après des études de théologie (inachevées pour cause de «conflit» avec un professeur), elle a effectué des petits boulots et s’est très vite engagée dans la vie associative et politique. Elue municipale dès 1991, députée depuis huit ans, elle siège aussi dans des fondations immobilières de droit public, participe au Forum Saint-Jean, et s’investit énormément pour que se réalise un écoquartier à la Concorde. «Faire un travail de terrain, de proximité, en lien avec la population, est sa manière d’exercer son mandat politique», raconte Olowine Rogg.
Ce parcours donne du grain à moudre à ses détracteurs, comme Christophe Aumeunier. «Je ne la vois pas du tout au Conseil d’Etat. C’est une bonne députée car elle a des convictions, mais un poste à l’Exécutif requiert des compétences techniques et professionnelles. Au Législatif, on peut poser des questions fondamentales, mais à l’Exécutif, il faut diriger.»
«Je n’ai pas été rémunérée mais j’ai effectué des heures de bénévolat. On découvre bien des choses par en bas. Je ne suis quand même pas le dernier dandy de la République!» Roberto Broggini appuie. «Elle a passé beaucoup de temps, aux fondations, à résoudre les problèmes des locataires. Il y a des gens, cloîtrés dans une étude d’avocat, qui ont bien moins vu la réalité qu’elle.»
Gabriel Barrillier, élu radical, lui reconnaît d’ailleurs cette connaissance du terrain, «une grande sensibilité sociale et un engagement auprès des petites gens. Elle ne fait pas que manier des concepts.» Il la décrit comme «une crocheuse avec une vision un peu angélique du monde, très sensible. Trop sensible?» «Oui, J’ai des émotions, cela se voit, mais je les gère. Le gars zen au-dessus de la mêlée, c’est la vision que certains hommes ont de la politique. Mais loin des regards, ils se rongent les ongles, boivent ou fument pour contenir leur stress. Moi, je n’aime pas faire semblant.»
Michèle Künzler revendique donc franchement le Département du territoire. «Les écoquartiers, on ne peut plus faire autrement. Combien de temps va-t-on attendre? On a peur, on est des ringards. Les Allemands, les Français sont en avance. Au Perrier, à Annemasse, ils construisent en faisant bien mieux que les standards Minergie! Une vraie construction sociale, ce n’est pas faire un taudis parce que ce n’est pas cher!»
«Il faut déclasser les zones villas en périmètre urbain»
Michèle Künzler se dit capable de diriger la police et tient à la majorité de gauche.
Quel département visez-vous?
Je désire l’Aménagement du territoire, et éventuellement le Logement avec. Le développement de la région est un enjeu crucial pour Genève.
Vous sentez-vous capable de diriger un autre département?
Bien sûr. Cela me demandera simplement plus d’efforts. L’autre département vacant, c’est la Police…
Vous vous y voyez?
Si je dois le faire, je le ferai volontiers. La sécurité des Genevois, ça compte. La police est utile et nécessaire. La loi est source de liberté et de protection pour les plus faibles. Le défi, c’est de mettre en place la nouvelle loi sur la police. Je pense avoir deux ou trois atouts dans ce domaine: j’ai été juge assesseur au Tribunal de police. Et je proviens d’un milieu populaire, comme les gendarmes. Je suis franche. Plus que le fric, c’est le respect qui leur manque.
Quelle serait la marge de manœuvre d’un gouvernement de gauche vis-à-vis d’un parlement très à droite?
Elle existe, elle a d’ailleurs été utilisée. Au départ, le coût de la baisse d’impôts dépassait le milliard. Robert Cramer a fait avancer les trams. La présence de magistrats de gauche permet de tirer la couverture au milieu.
Conserver une majorité de gauche a donc un sens?
Bien sûr, il ne faut jamais abandonner le terrain. Je préfère effectuer des pas de fourmi. La théorie du chaos, ce n’est pas du tout moi. Je trouve cela scandaleux. L’idéologie du grand soir, qui devrait survenir à un moment donné, non! Pour moi, tout se passe ici et maintenant. Les Verts aiment la vie, et aimeraient que la vie continue.
Quelle est la spécificité d’une politique d’aménagement verte?
Il s’agit d’un aménagement pensé au niveau régional, qui prend en compte la complexité du problème: circulation, esthétique, coût, espace disponible. C’est un aménagement compact qui débouche sur la ville des courtes distances. Robert Cramer a enfin ouvert l’histoire de la région. La droite, elle, n’a pas ce sentiment d’urgence, et aimerait choisir les nouveaux habitants.
Comment résoudre la crise du logement?
Il faut se mobiliser, aller sur le terrain, dans chaque commune. La manière doit changer. Il faut fonctionner par projet, avec tout le monde autour de la table en même temps: les voisins, les ingénieurs, etc. Sinon, une fois que les uns ont fait le projet, on se rend compte qu’il ne convient pas aux autres, et il faut tout recommencer. Un aménagement participatif est donc nécessaire.
Où faut-il construire?
D’abord, il faut densifier là où on l’a prévu. Aux Vergers, aux Communaux d’Ambilly, à la Chapelle, à Challandin à Chêne-Bourg, au chemin Rigaud à Chêne-Bougeries, à la Concorde à Châtelaine. On a déclassé des milliers de m² pendant quatre ans. Maintenant, il faut y aller! Ensuite, il faut déclasser les zones villas qui se trouvent dans les périmètres très urbains. Enfin, il faut réaliser tout ce qui est contenu dans le plan d’agglomération: à Perly, à Meyrin. Il faut admettre que voilà, on va bâtir, mais des choses correctes, des écoquartiers.
Que pensez-vous du projet la Praille-Acacias-Vernets?
Il s’agit d’une opportunité formidable à ne pas gâcher. Il faut un projet hyperambitieux. Je n’aimerais pas que l’intérêt général se définisse juste entre Mark Muller et Christian Grobet. Il faut d’abord réaliser une maison de la concertation, en y mettant les moyens. Puis construire le projet zéro énergie, à Jacques-Grosselin, à Carouge, qui est déjà prêt. Et mener une vraie discussion sur le rail: si on veut conserver la structure actuelle, il n’y aura pas la place pour 14?000 logements. Il faut enfin trouver de la place pour les artistes et les artisans. Actuellement, c’est opaque et cela n’avance pas. Il s’agit de ressusciter l’élan et de procéder par étapes.
La vie genevoise d’une candidate
Non, vraiment, Michèle Künzler n’est pas une mondaine. Un restaurant favori? Elle sèche. Un café, alors? C’est un nouveau casse-tête pour celle qui ne boit pas une goutte d’alcool. La nature l’inspire plus. Outre la lecture d’essais, elle se détend avec «tout ce qui est manuel, le bricolage, le jardinage». Elle affectionne aussi les promenades au bord du Rhône, «un endroit absolument fabuleux», notamment entre le pont Butin et Loëx.
C’est d’ailleurs ce parcours qu’elle choisirait pour faire découvrir Genève à un profane, en y ajoutant «le Salève peut-être, la Vieille-Ville, un peu, et le bord du lac». Tous ses déplacements, la Verte les effectue à vélo ou en transports publics: elle ne possède pas de voiture. Elle parcourt donc régulièrement des kilomètres entre le parlement, en Vieille-Ville, et son domicile, «une villa ouvrière de 70 ou 80?m2 où nous vivons à cinq, dans la cité-jardins d’Aïre». De résidence secondaire, il n’est pas question. «Ce n’est pas un rêve. Pour moi, il vaut mieux s’intégrer dans un seul endroit que se partager entre deux lieux de vie.» Elle pourrait pourtant bien en changer prochainement: si elle est élue, elle et sa famille devront déménager: leur petite maison est un logement social.
Bio express
? Michèle Künzler est née en 1962 et a grandi à Saint-Gervais. Son père était maçon, sa mère vendeuse. Ils ont ensuite repris un magasin de brocante aux Grottes.
?Mariée à un pasteur, elle a trois enfants. Deux fils de 20 et 14?ans, une fille de 17?ans.
?Elle a entamé des études de théologie, sans les achever.
?Elle est élue au Conseil municipal de la Ville en 1991, où elle siège jusqu’en 2001, année de son accession au Grand Conseil.