Mauro Poggia utilise-t-il le Mouvement citoyens genevois (MCG) comme un marchepied pour se hisser au pouvoir? Ou a-t-il épousé la formation par conviction? Un peu des deux, si on en juge par la trajectoire de cet avocat de 51?ans et par sa personnalité. Car il y a chez lui ce côté frondeur, cette hargne (sous une forme policée) contre les pouvoirs établis, si chers au MCG. Mais on trouve également chez lui cette propension «à se la jouer solo» et une soif de pouvoir que certains qualifient d’arrivisme. Examinons les pièces du dossier.
Né à Moutier, dans le Jura bernois, au sein d’une famille modeste venue du Piémont, le jeune Mauro Poggia a certainement dû endurer ce que vivent les enfants d’immigrés. C’est peut-être de cette expérience que sont nés son besoin de reconnaissance et son envie de briller. Tout comme son goût pour la défense des petites gens.
Selon lui, son enfance fut toutefois une période très heureuse. Ses écoles à Meyrin lui ont laissé «d’excellents souvenirs». Il faut dire que le gamin est brillant. Prix de latin au Collège Rousseau, il fait des études de droit et décroche son brevet d’avocat à 23?ans.
L’avocat des assurés
L’homme aurait pu choisir un des secteurs très lucratifs du droit, il se passionne pour le combat en faveur des assurés et des victimes d’erreurs médicales. Il en devient le champion à partir du milieu des années 80. Il gagne peut-être moins d’argent que certains confrères, mais dans ce domaine, il est le roi. Comme le MCG, il est David contre Goliath. Le petit qui va terrasser le géant. Une image de lui qui ne lui déplaît pas.
L’avocat reste pourtant un solitaire parmi ses confrères. Est-ce une question de provenance sociale? Un avocat le qualifie «d’efficace mais pas toujours regardant sur la méthode. C’est plutôt un bagarreur qu’un négociateur.» Mauro Poggia s’en défend et affirme savoir aussi rechercher la négociation.
Le voilà à 50?ans qui se pique de faire de la politique. Au préalable, la seule expérience de l’Italo-Suisse a été sa candidature malheureuse au Sénat italien en 2008.
Il adhère il y a quelques mois au Parti démocrate-chrétien sans cacher son ambition: être élu au minimum au Grand Conseil. Officiellement, son opposition au CEVA l’éjecte de la liste des candidats PDC. Officieusement, sa faim de pouvoir a paru démesurée.
Et voilà notre homme au MCG, brillamment élu au Grand Conseil et en course pour le gouvernement. Lui affirme n’avoir pas changé, n’avoir rien cédé pour figurer aux côtés d’Eric Stauffer. Et il est vrai que leurs discours s’accordent. Ou plutôt se complètent. Au pire, c’est donc un mariage de raison. Jusque-là profitable aux deux parties.
Bio express
- Mauro Poggia, 51?ans, est avocat. Il vit avec une compagne et est père de trois enfants, dont deux d’un précédent mariage.
- Il naît à Moutier en 1959. Son père et sa mère y sont venus du Piémont dans les années 50. La famille déménage à Meyrin peu après.
- En 1982, il obtient son brevet d’avocat, après avoir acquis la nationalité suisse, indispensable à l’époque pour exercer cette profession.
- Spécialiste du droit des patients et de la santé, il est devenu président de l’Association suisse des assurés dans les années 90.
EBY
«Mes combats n’ont pas changé et mes idées ont été acceptées par le MCG»
Mauro Poggia vise désormais le Département de la santé.
Avant l’élection du Grand Conseil, vous disiez vouloir les Institutions. Pourquoi avoir changé d’avis?
Au vu du résultat du 11 octobre, la revendication de deux sièges s’est imposée à nous. Il aurait été absurde que nous briguions, Eric Stauffer et moi, le même département! Dès lors, il était logique que je m’intéresse à la Santé, puisque j’œuvre depuis longtemps comme avocat des assurés et des patients.
Et que voulez-vous y faire?
Il faudrait d’abord y rattacher les secteurs transférés à François Longchamp. Je pense tout particulièrement aux EMS. Ensuite, il faut s’attaquer aux primes d’assurance maladie, dont les niveaux sont insupportables à Genève. Cette année, le canton n’a pas pu vérifier les comptes des caisses maladie, faute de recevoir les pièces comptables à temps. Il aurait fallu chercher les voies légales pour faire bloquer les hausses pour 2010! Je suis aussi favorable à une caisse unique, seul moyen d’obtenir enfin la transparence des comptes. En attendant, il faut créer un fonds cantonal unique sur, dans lequel les réserves des assurés doivent être versées.
Vous avez d’autres projets?
Il faut mettre sur pied des états généraux de la santé. Les temps d’attente à l’Hôpital doivent être réduits. Il faut aussi améliorer les droits des patients en créant une véritable médiation dans le domaine des erreurs médicales et renforcer la défense des assurés en créant un centre cantonal d’expertise médicale avec des médecins indépendants des assurances.
N’est-ce pas un handicap de n’avoir aucune expérience d’un Exécutif et d’un Législatif?
Pour l’Exécutif, rares sont les nouveaux élus qui ont une expérience en ce domaine. Pour ce qui est du Législatif, ma profession d’avocat, pratiquée durant 28?ans, est un atout.
Comment êtes-vous devenu un opposant farouche au CEVA?
Après avoir été l’avocat des opposants, en étudiant le dossier, je me suis rendu compte que l’Etat déraillait. On peut faire mieux, aussi vite et bien moins cher. L’impact du CEVA sur la diminution du trafic automobile serait beaucoup trop modeste.
Qu’est-ce qui a changé pour vous en entrant au MCG?
On a pu dire qu’il s’agissait d’une pirouette. C’est faux; je suis exactement le même, mes combats n’ont pas changé et mes idées ont été acceptées par le MCG. C’est un parti récent, ouvert à toutes les idées progressistes, dans lequel chacun peut apporter sa contribution.
Est-il facile de survivre à une cohabitation avec Eric Stauffer?
Je n’ai jamais eu de conflit avec lui et nous nous respectons mutuellement. Notre style peut être parfois différent, comme nos méthodes de communication. On le présente parfois comme un dictateur. Moi, je ne l’ai jamais constaté. C’est vrai qu’il dérange, et l’on a précisément besoin de gens comme lui.
A propos de gens qui dérangent, certains vous dépeignent comme un avocat entêté. Vous assumez?
Je dirais plutôt que je suis tenace et obstiné lorsqu’il s’agit de lutter contre l’injustice. Mais je sais aussi rechercher la négociation. Mon combat, quelle que soit la tâche qui me sera confiée, sera de replacer l’humain au centre des préoccupations de l’Etat et de rappeler que l’économie doit être au service de l’homme et de sa qualité de vie, et non le contraire.
Pourquoi vous être converti à l’islam il y a quelques années?
Je pourrais vous répondre que cela fait partie de ma sphère privée, mais je ne veux pas laisser cette question sans réponse. Cela remonte à 1996 et ceux qui me côtoient savent que cela n’a rien changé à mon quotidien. Cette rencontre avec le soufisme, je la dois à ma compagne, elle-même musulmane, née en Suisse, qui m’a fait découvrir cette spiritualité, ouverte à l’autre et respectueuse de sa différence.
Propos recueillis par E.By
Les coups de cœur du candidat
A la recherche du temps… libre
- Mauro Poggia est un actif, un peu trop pour avoir beaucoup de loisirs. S’il lui faut choisir un café, il cite le Café Papon (pour sa vue extraordinaire) dans la Vieille-Ville. Ou alors les Armures, pour sa fondue. Le tout à deux pas du Palais de justice…
- Mais l’homme s’avoue aussi gourmand et aime découvrir de nouvelles adresses, y compris en France voisine. «J’apprécie le bon vin, ajoute-t-il. Je bois peu, mais uniquement du bon.»
- A un ami étranger qui lui demanderait de lui montrer la Genève qu’il préfère, il proposerait une promenade au bord du lac aux Eaux-Vives. Puis de se rendre sur la colline de Cologny pour y admirer la vue que l’on a de Genève.
- Ce grand bosseur a peu de temps pour lire. «J’adore pourtant les romans philosophiques et historiques, comme ceux d’Amin Maalouf.»
- En matière de hobbies, il n’hésite pas: «J’aime m’occuper de mon plus jeune fils. J’ai acheté un vélo électrique et je fais du vélo avec lui jusqu’au lac.» Les voyages et la photographie sont deux de ses autres passions. L’avocat envisage du reste d’emmener un jour son fils au pôle Nord «afin qu’il voie cette banquise que nous devons sauver».
EBY