DÉCÈS

Marcelle Perret-Gentil a joué sa fin de partie avec Exit

Par Marc Guéniat le 26.02.2009 à 00:04

Comédienne, metteure en scène et éditrice, elle a choisi de s’en aller à 89?ans. Portrait.

Le petit appartement de Marcelle Perret-Gentil de Kenzac est un musée. Peintures, gravures, statues, livres par milliers, dont une bonne part édités par ses soins, se mêlent en un microcosme étourdissant. Le tout ressemble plus précisément au témoignage aussi instantané qu’irréfutable d’une vie consacrée avec passion à l’art et à la culture. Mais la vie de cette dame âgée de 89?ans a pris fin hier.
Paisiblement, elle a avalé le philtre de mort que lui a tendu Exit, une association qui assiste les personnes désirant mettre fin à leurs souffrances nées de maux incurables et douloureux. Car c’est bien cela qu’endurait Marcelle, et depuis plusieurs années. Elle a assumé ce choix et accepté de nous recevoir chez elle, à Chancy, peu avant l’ultime échéance.

Poèmes sous le bras
Nichée dans son fauteuil, à côté duquel trônait encore un harmonium sur lequel Franz Liszt lui-même a déployé sa virtuosité, elle racontait qu’elle aussi a un jour rêvé de diriger un orchestre. Mais puisqu’elle déchiffre «comme un pied», la jeune Marcelle se contente d’un titre de virtuose en piano, acquis en jouant… les Funérailles de ce même Liszt. Très vite indépendante, elle quitte ses parents à 18?ans. «J’ai fui un père un peu teinté pétainiste», explique-t-elle. Jeune et hardie, elle rassemble ses premiers poèmes et se rend la même année aux éditions Perret-Gentil, créées en 1937. Son fondateur, Paul-Fabien, devient très vite son mari. Cette relation place sa carrière de comédienne et metteure en scène sur orbite, cet homme n’étant autre que le futur fondateur du Théâtre de Poche, situé à ses débuts dans un appartement de la Grand-Rue. Il lance aussi le Petit-Chêne, à Lausanne. Dès lors, Marcelle Perret-Gentil de Kenzac joue et met en scène plus de 50 pièces en trente ans. Ce dont peu de femmes peuvent s’enorgueillir en ce temps-là. De sa direction, les critiques d’alors ont surtout retenu une «magistrale» création mondiale d’Agnès, de Max Frisch, en 1973 au Poche et à la Comédie.

«Mouroir» abhorré
Son mari décède cette même année. Elle reprend alors seule les rênes de la maison d’édition jusqu’à ce qu’elle rende les armes, épuisée, à 70?ans, après avoir édité plus de 6000 romans, essais et recueils. «Je n’avais plus la force de travailler de 6?h à minuit tous les jours», justifie-t-elle. Le plus célèbre d’entre ces auteurs édités, locaux pour la plupart, se nomme Jean Marteau, lauréat du prix Schiller et ancien journaliste de la Tribune de Genève. Durant sa retraite, Marcelle n’a pas chômé. Jusque très récemment, elle dispensait encore des cours privés de piano. Tout comme elle animait les mardis de la cité, réunissant artistes et écrivains. Seulement, maladies et souffrances, chroniques, et surtout incurables d’après son médecin, ont eu raison de son goût de vivre. Et pour elle, il n’était pas question de finir ses jours dans un «mouroir.» Elle s’est d’ailleurs «aperçue de ce que signifie la dépendance en jouant une vieille dame que l’on traînait partout.»

Rendez-vous aux Rois
Aussi, est-ce dans ce même fauteuil qu’elle s’est endormie hier. «Vu mes douleurs atroces, je veux partir ainsi, lucide. Mais il est étrange, et plus difficile que je ne le croyais, de connaître la date de son départ.» Et comment choisit-on une telle date? Dans son cas, rien n’est plus bassement terrestre. Il lui fallait, confiait-elle, attendre la fin du mois pour percevoir une dernière fois sa rente AVS. Cela afin de pouvoir s’offrir une plaque qu’elle espère aujourd’hui posée sur la tombe de son mari, Paul-Fabien Perret-Gentil, au Cimetière des Rois. Les autorités municipales ont accédé à cette demande, comme elles le lui avaient promis. Elle a donc obtenu son rendez-vous pour l’éternité dans ce lieu où les deux jeunes amants choisissaient de se rencontrer, dans les années 1940. Bien avant d’ingurgiter le fatal breuvage, elle suggérait la façon dont elle quitterait la vie dans l’un de ces poèmes, intitulé Le rendez-vous: «Puis d’un dernier grand élan, vive, je franchis le seuil.»

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