Après la manifestation anti-OMC de samedi, une réflexion s’engage dans les milieux de gauche et altermondialistes. Comment défiler contre l’OMC, le Forum de Davos, le G8 et autres emblèmes du néolibéralisme sans que des groupements plus radicaux n’en profitent pour commettre des déprédations? Samedi, cela a empêché le mouvement altermondialiste de s’exprimer, puisque la manifestation a dû être dissoute précocement.
Du jamais vu, à en croire les vétérans. D’où, sans doute, un certain ras-le-bol à gauche. On n’hésite plus à condamner ouvertement les casseurs.
«Cette façon de s’exprimer par la violence empêche tout autre mode d’expression, déplore Giangiorgio Gargantini, du syndicat SIT, qui coorganisait la manifestation. Si l’on veut pouvoir continuer à manifester, il faut résoudre ce problème.» En effet, dès dimanche, le MCG déposait une motion et un projet de loi pour que les rassemblements altermondialistes restent statiques, dans un lieu tel que la place des Nations. «Pour contrer cette restriction du droit de manifester, nous devrons venir avec des propositions concrètes», note Giangiorgio Gargantini, conscient que les belles paroles ne suffiront plus.
Plusieurs pistes ont déjà été évoquées depuis samedi. Pierre Vanek, secrétaire de Solidarités, est d’avis qu’à la moindre casse, le cortège devrait s’arrêter. «Il faut une consigne claire: lorsque ce genre de situation survient, tout le monde devrait s’asseoir pour exercer une pression morale. Ces gens doivent être sortis de la manifestation par des techniques non violentes.»
Samedi, au quai des Bergues, le cortège a volontairement ralenti pour se distancer des casseurs. Cela aussi est nouveau. Mais la police a jugé l’endroit inapproprié pour intervenir.
Pour le Vert Antonio Hodgers, il faudrait anticiper. Dans Le Matin dimanche, il suggère que les organisateurs refusent de donner le signal de départ du cortège tant que le Black Block est présent. Alessandro Pelizzari, du syndicat Unia, ne pense pas qu’exclure le Black Block soit la solution.
«De toute manière, nous n’avons pas les moyens de les empêcher de commettre des actes violents, note-t-il. Il faut plutôt les intégrer davantage dans l’organisation de la manifestation et se mettre d’accord sur des objectifs.»
Un tabou est brisé
L’idée d’avoir un service d’ordre musclé et prêt à en découdre ne convainc pas. «On ne fera pas mieux le travail de la police qu’elle-même», juge Pierre Vanek. En revanche, certains osent s’attaquer au tabou de la coopération avec la police. «Il faudrait un service d’ordre, pas pour faire le travail de la police, mais pour l’aider, notamment en calmant les excités qui ne sont pas tous des casseurs, estime le président du Parti socialiste, René Longet. Ou alors, comme en France, il pourrait y avoir des policiers en civil dans le cortège, pour arrêter le moindre fauteur de troubles.»
Le conseiller d’Etat Laurent Moutinot demande lui aussi une plus grande concertation entre les forces de l’ordre et les organisateurs de la manifestation. Le débat est lancé.
L’Etat prendra en charge les dégâts des casseurs
Tout comme en 2003 après le G8, le Conseil d’Etat va créer une cellule d’indemnisation. Elle étudiera les dossiers des commerçants et des particuliers qui ont subi des dégâts lors de la manifestation anti-OMC de samedi.
Le conseiller d’Etat Laurent Moutinot l’a annoncé lui-même hier après l’ultime séance du gouvernement de la législature. Pour son dernier point presse, le magistrat socialiste sur le départ avait au moins cette bonne nouvelle à annoncer. «En principe, les particuliers dont les voitures ont été incendiées pourront également en profiter», a-t-il ajouté. Pour être indemnisé, il faudra qu’aucune assurance ne soit susceptible de couvrir les frais (principe de subsidiarité). A noter qu’un manque à gagner éventuel ne sera pas pris en considération.
Commerçants fâchés
La nouvelle devrait mettre un peu de baume au cœur des commerçants qui sont assez mécontents. «Nous demandions le déplacement de la manifestation de la place Neuve à la place des Nations, nous n’avons pas été entendus», déplore la secrétaire patronale de la FER (Fédération des entreprises romandes), Isabelle Fatton. «Face à cette déferlante de violence, nous entendons désormais demander l’interdiction de toutes les manifestations. Celle du WEF au printemps a été interdite et il n’y a pas eu de dégâts», insiste la secrétaire patronale. A la Fédération des artisans et commerçants (FAC), le directeur Yves Menoud se dit découragé: «Nous avons informé nos membres de la manifestation. Nous avons tenté d’en changer le parcours et aujourd’hui, une fois de plus, les commerçants font les frais d’une minorité de casseurs». A noter que le montant total des dégâts n’était hier pas connu.
Sans attendre l’Etat, pourquoi ne pas créer un fonds d’indemnisation des commerces en cas de déprédations sur le modèle de la taxe sur le tourisme? «Mais les commerçants des Eaux-Vives qui ne sont pas dans des secteurs à manifestation n’acceptaeraient pas de payer», souligne Yves Menoud. Fabienne Gautier, députée libérale et Fédération du commerce genevois (FCG) estime aussi que ce ne serait pas une bonne idée: «C’est à l’État d’agir, souligne-t-elle. Il prend des risques en acceptant des manifestations: soit il gère les conséquences, soit il interdit au préalable.»
(eby/mbn)