Femmes battues, employés victimes des pressions incessantes de leur chef de service, malades psychiques en perte de repères. Les hommes et les
femmes de La Main Tendue connaissent mieux que quiconque les contours du désespoir. De la douleur humaine. Ample, grandissante: un appel arrive toutes les trois minutes à l’institution suisse, dont 17?000 à Genève (une augmentation de 67% en dix ans). Alors, il faut sûrement plus que de l’empathie pour recueillir ces extraits de vies brisées.
Espaces d’écoute
La directrice, Nathalie Favre, raconte un peu du quotidien d’une association qui célèbre cette année ses 50 ans.
Les locaux*, situés quelque part au milieu de la ville, sont incroyablement lumineux. Ici, une salle de conférences où tous les quinze jours les bénévoles échangent sur des cas complexes, quelques bureaux. Et plus loin, en retrait, isolés, les espaces d’écoute. C’est là que les bénévoles reçoivent et répondent aux appels. Nous sommes loin, très loin des décors du Père Noël est une ordure.
Et s’il fallait prendre le pouls de la détresse? Alors la solitude occuperait la première place. La peur du vide, du silence, n’a cessé de croître. Il faut remplir cet espace-là avec des mots, de l’attention. Il y a aussi les difficultés relationnelles. Elles prennent parfois l’allure de violence conjugale. Ou de mal-être.
Certains expliquent qu’ils n’ont plus envie de poursuivre la route. En cas de tentatives de suicide? «Nous sommes reliés aux soins d’urgence. Mais encore faut-il que la personne soit en mesure de nous donner son adresse, ce n’est pas toujours le cas», explique Nathalie Favre.
Un peu d’espoir
Le plus souvent, les gens qui sollicitent La Main Tendue ne sont pas ceux qui passeront à l’acte. Parce que chercher du soutien chez l’autre, c’est déjà le début d’un espoir et d’une envie de vivre.
Et avec une nette accélération depuis 2008, il y a les maux du travail. Burnout, mobbing. Pressions aussi. «Certains confient qu’au détour d’entretiens d’évaluation, on leur demande de faire de la délation à propos de tel ou tel autre collègue. Et s’ils ne s’exécutent pas, ils sont menacés de licenciement», détaille la directrice de l’association.
Psychismes fragiles
Il y a d’autres enfermements. Comme les problèmes psychiques. Ils représentaient plus de 1500 appels l’an dernier. Ainsi, les longues discussions et la bienveillance que les écoutants de l’Association apportent aux malades les aident à garder la tête hors de l’eau. Ces échanges téléphoniques évitent aux personnes en souffrance d’être maintenues en institution.
Les dépendances sont aussi d’autres formes de prison, quand elles déciment lentement ceux qui en sont affligés.
Addictions au jeu, à l’alcool, à la drogue, à la nourriture, au sexe.
Le spectre de la mort
La mort enfin, celle qui rôde ou celle qui a emporté un proche et dont il faut, seul, apprivoiser le spectre. Les volontaires de La Main Tendue connaissent les mots qui apaisent, qui offrent un peu de répit dans les instants de douleur aiguë.
«Nous ne sommes pas des conseillers. A quoi cela servirait-il de donner des modes d’emploi. Notre objectif est d’écouter, de guider celui qui souffre vers une issue. Pas celle que nous avons choisie pour lui, mais celle qui lui semble la plus accessible», reprend Nathalie Favre.
Evidemment que devenir bénévole à La Main Tendue s’apprend. Il n’y a pas de formation prérequise mais un apprentissage progressif qui, selon l’emploi du temps du candidat, s’étire jusqu’à huit mois. Et les conférences, séminaires, formations continues jalonnent le parcours des «écoutants». Ils ne sont jamais seuls quand ils ploient sous un fardeau de confidences trop lourd. «Le formateur et moi, nous sommes entièrement disponibles. Nos portes sont ouvertes», affirme la responsable.
Toutes professions
Aujourd’hui, 50?personnes se relaient à la permanence téléphonique, sept?jours sur sept et vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Il en faudrait au moins dix de plus.
Il faut compter aussi avec l’équipe qui assure les courriels. Chaque requête nécessite deux, parfois trois heures pour que la réponse soit la plus circonstanciée possible.
Et qui sont-ils ceux qui s’engagent? En premier lieu, des gens que l’existence a privilégiés. En offrant de leur temps et de leur humanité aux autres, ils veulent redistribuer un peu de ce qu’ils ont reçu. Ils sont donc banquiers, femmes au foyer, étudiants en psychologie. Tous différents et tous semblables dans leur idéal altruiste.
Alors quand, en 1957, le pasteur anglican Chad Varah décida de créer le premier service d’aide par téléphone, savait-il que l’association allait essaimer dans toute l’Europe? L’homme d’Eglise officiait à l’enterrement d’un jeune homme qui s’était donné la mort. Il avait achevé son prêche par ces quelques mots: «Avant de vous suicider, téléphonez-moi.»
* Par souci de discrétion, nous ne divulguons pas l’adresse de l’association.