Bzzzzz. Bzzzzz. Bzzzzz. Les yeux fermés, on pourrait s’imaginer à côté d’une ruche. Ou dans une pinède méridionale au mois de juillet. Eh bien non. Nous voilà à la salle des fêtes du Lignon, pour la 14e International Tattoo Convention. Comprenez la grand-messe annuelle du tatouage de Genève. L’entêtant bzzzzz sonore, ce sont donc des dizaines d’aiguilles en action, qui stridulent en chœur sur les épidermes des visiteurs.
Nombreux et bigarrés, les visiteurs. Outre le public traditionnel de ce type de rencontre – jeunesse alternative, rockers au cuir tanné et motards intimidants, pour faire court – la manifestation a aiguillé le désir de familles avec bambins, de jeunes filles en bande et d’aînés respectables. «Tous les milieux sociaux; de 18 à 88?ans», résume en rigolant Hervé, hell’s angel genevois et responsable du casting des artistes présents. Pas de doute: le tattoo a quitté les biceps rebelles pour orner l’anatomie de M.?Tout-le-monde.
D’ailleurs, nombre de visiteurs sont venus, non en touristes mais bel et bien pour se faire encrer un dessin. Un petit liseré en haut des fesses. Ou une immense tête de mort de la nuque aux reins.
Pour la vie
Sarah, étudiante vaudoise, a débarqué avec un croquis fait maison, «un motif floral en rosace». Mais voilà que le doute l’étreint. «Je ne sais pas lequel choisir», soupire-t-elle, en balayant d’un geste la salle pleine d’artistes au travail. Ses copines rigolent. «Et puis mon dessin me paraît ringard, maintenant. J’hésite. Surtout ne pas se planter: c’est pour la vie.» Ben oui. «Ce soir en tout cas, je rentre chez moi avec un petit tattoo sur l’omoplate.»
D’autres ont opté pour des pièces d’envergure. Kaspar met une nouvelle touche à une fresque entamée il y a cinq ans avec son tatoueur; fresque qui lui court sur toute la poitrine et le dos. «J’ai d’abord mis des limites. Après ça, il y avait une trame de départ. Mais on a pas mal improvisé, comme par exemple avec ce petit oiseau bleu, là», dit-il en indiquant un charmant volatile posé sur son avant-bras.
Dragon nippon
Parmi la quarantaine d’artistes du monde entier invités à la nouba, quelques stars aimantent la foule. Comme les Polynésiens Chimé et Vatéa, le Français Bruno Kéa ou le très amène Genevois Nico. Ce dernier, peaufinant un dragon d’allure nippone sur le bras d’un client impassible, lâche quelques bribes de sa philosophie. «Les Japonais ont tout inventé depuis des siècles. On ne peut pas réinventer la roue. Mais j’aime aussi les motifs old school, années 50 et 60.»
Soit les pin up, scorpions, squelettes ou cœurs percés d’un poignard chers aux rockers de naguère. Nico continue: «Il n’y a qu’une chose que je ne fais pas: les tattoos qui ne ressemblent pas à des tattoos. Soit les tattoos réalistes.»
Un étage plus haut, le stand des Tahitiens ne désemplit pas. Colas, tatoueur «depuis vingt ans», figure respectée du milieu et infatigable chantre de la culture polynésienne, explique au visiteur la spécificité de son art. «Nos tattoos sont des pétroglyphes, des dessins non figuratifs, géométriques et symboliques.» Et que signifient-ils? Large sourire: «Il y a toujours une histoire derrière un motif polynésien. Mais seuls les sages la connaissent.»
Nico, star genevoise. «Les Japonais ont tout inventé et tout compris depuis des siècles. On ne peut pas réinventer la roue.»