Logement

Des immeubles en ruine ont servi de dortoirs aux Roms

Par THIERRY MERTENAT le 13.03.2009 à 00:03

Depuis février, ils se sont installés à la route de Meyrin. Plusieurs dizaines d’entre eux viennent de quitter les lieux.

Les bouchons dans la ville servent aussi à ça: découvrir au grand jour ce que certains quartiers cachent quand on les traverse à vitesse normale. Ainsi de ce décor dévasté qui se visite au pas, sans sortir de sa voiture, chaque fin de journée en descendant du carrefour du Bouchet. Quatre immeubles de trois étages, promis à la démolition prochaine.

Les deux derniers locataires officiels ont quitté les lieux dimanche dernier. Pour autant, cette adresse reste, de nuit, très courtisée. Située entre les 17 et 29 de la route de Meyrin d’un côté, l’extrémité de la rue Liotard de l’autre, elle aura offert tout au long de l’hiver un toit à ceux qui n’en ont pas. Cet hébergement nocturne improvisé, largement relayé par le bouche à oreille de la rue, aura concerné plusieurs populations.

Babel délinquante

Dans le premier bâtiment, on parlait le géorgien à tous les étages; dans le second, la langue arabe; dans le troisième et quatrième, les Roms avaient élu domicile. Et ce jusqu’à cette semaine. Les plus nombreux, ce sont eux, les plus résistants également, car les conditions de vie se sont considérablement dégradées depuis février. Les descentes de police successives ont eu raison des visiteurs délinquants, sans pour autant inverser la courbe des cambriolages, notamment dans le secteur de la Servette, particulièrement exposé.

Les Roms, eux, sont revenus, chaque soir un peu plus nombreux, qui en Renault Espace portant plaques françaises, qui en poussant leurs caddies remplis de matelas et couvertures. Ils ont installé leurs dortoirs dans les étages supérieurs, jusqu’à six par chambre, couchant les armoires pour en faire des sommiers, allumant des feux à même le sol, entre deux briques, pour se réchauffer.

A deux reprises au moins, les pompiers ont dépêché du monde, alertés par des fumées suspectes sortant des fenêtres. Brisées, les fenêtres, le verre jonchant le sol un peu partout. Il faut de solides chaussures pour arpenter sans se blesser les couloirs, un nez de nettoyeur spécialisé pour traverser le rez-de-chaussée transformé en latrines. Une odeur pestilentielle que les courants d’air ne parviennent pas à chasser. Les âges, ici, se lisent à même le parquet.

Des familles entières, élargies et recomposées, avec à leur tête un chef de clan parlant français. Il raconte venir de la région parisienne avec les siens et vouloir, à terme, retourner chez lui, dans la région de Bucarest. L’actualité répressive de ces derniers mois lui donne raison. Nicolas Sarkozy a fait nettoyer des camps autour de la capitale. «Il est fort probable que Genève soit devenue pour certains d’entre eux une ville de repli», confirme le porte-parole de la police genevoise, Patrick Pulh.

Se rapprocher des bois

Fuir les aubes à la matraque encourage en effet le séjour prolongé dans une cité où l’on peut se loger dans des maisons inhabitées (lire ci-dessous), fréquenter les foyers quand le froid se fait trop agressif, spéculer enfin sur le retour des beaux jours pour se rapprocher des bois et ponts au bord de l’eau. En laissant derrière soi des ouvriers obligés de porter des masques pour préparer le chantier de démolition à venir.

D’ici à l’été, les trax entreront en action, les murs seront abattus et le sol creusé. A terme, la Fondation HBM Jean-Dutoit prévoit de construire trois immeubles, un EMS et un centre commercial. Sous le regard des automobilistes roulant au pas, qui ignorent encore que jusqu’à 50 Roms et plus auront passé l’hiver dans ce paysage urbain en ruine.


Une maison à son tour investie de nuit

Délogés à l’usure des immeubles de la route de Meyrin, ils ont investi dès le lendemain une maison vide le long de l’avenue d’Aïre. Les élèves du Cycle de Cayla la connaissent bien (elle jouxte le préau flambant neuf), les habitants de la rue William-Lescaze également dont les chambres à coucher donnent sur son jardin en friche.

Alors, ils ont vu de nuit une vingtaine de Roms pénétrer un à un par la lucarne de la salle de bains et ne pas en ressortir. Le voisinage a mené l’enquête, faisant remonter l’information jusqu’à la gendarmerie.

Confirmée elle aussi par le porte-parole de la police: «Mercredi soir, vers 23?h, deux de nos patrouilles ont contrôlé dix-sept Roumains, une Portugaise et une Slovaque à l’adresse indiquée, explique Patrick Pulh. Tous s’étaient installés à l’intérieur de la maison pour y dormir. Dont une famille avec femmes et enfants. Ces derniers ont été acheminés vers l’abri des Vollandes; les autres ont été orientés vers le foyer Galiffe.»

Des admissions en urgence au beau milieu de la nuit qui ne font que repousser le problème et en créer d’autres.

Aux Eaux-Vives, on affiche complet chaque soir. Cent places à prendre, cent places occupées. Les dortoirs, ici, ne sont pas sur plusieurs étages et aller au-delà de la capacité d’accueil, c’est s’exposer à une promiscuité ingérable.

Décision a d’ailleurs été prise cet hiver de limiter le nombre de Roms à trente personnes, en privilégiant justement les enfants et leurs mères lorsque la demande quotidienne devient trop forte.

Ce nouvel afflux contraste avec «l’opération mendiants» diligentée en janvier par Laurent Moutinot. Cette journée portes ouvertes, du centre-ville à l’Hôtel de police, sous bonne escorte médiatique, n’a pas eu l’effet escompté.

La réalité va plus vite que la politique. Laquelle se résume à la route de Meyrin par un simple panneau de chantier: «Nous déclinons toute responsabilité en cas d’accident.»

Notre gallerie : Immeuble occupé par des Roumains

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