«J’avais entre 11 et 13?ans, et j’étais l’homme sans queue. » Parmi le flot d’insultes que Charlie* a enduré, c’est sans doute celle-là qui a le plus meurtri la jeune femme, aujourd’hui âgée de 20?ans.
L’homophobie n’est pas qu’un mot savant. C’est pour ceux qui en sont les victimes une réalité dure, crue, vécue au quotidien, de l’école à la rue. A la veille de l’ouverture des premières Assises contre l’homophobie à Genève, parole à deux jeunes gens, témoins involontaires de la violence ordinaire faite aux homosexuels.
«J’avais 12?ans les premières fois où je me suis fait traiter de pédé à l’école», raconte Benjamin, qui en a 26 aujourd’hui. L’injure lui fut d’autant plus pénible qu’à l’époque, Benjamin se sentait «très hétéro. J’étais même amoureux d’une fille.»
Aux moqueries s’ajoutent les coups. «Je me suis fait taper.» Courageux, les cogneurs sont toujours deux ou trois à s’acharner sur «la tarlouze, la tapette, la fifette. J’ai tout eu, tout entendu.» Benjamin passe ses récréations à la bibliothèque. «A cet âge, on est sans armes.» L’adolescent doute. Il est pris en étau entre des sentiments contradictoires. «Même pour moi, être pédé, c’était une insulte. Ce n’était pas une possibilité. Même moi, j’étais homophobe», explique-t-il. Il nourrit de la colère contre lui, contre les autres. «Je me disais: «Merde, ils ont raison!» J’en voulais encore plus à mes agresseurs, je leur en voulais de ne pas être viril.» Benjamin en a voulu aussi aux enseignants, témoins de multiples vexations mais qui n’ont jamais levé le petit doigt pour secourir l’élève brutalisé. «Si on m’avait traité de sale négro, j’aurais été mieux défendu.»
Charlie aussi a connu l’isolement forcé, volontaire, échappatoire. Au Cycle d’orientation, elle doit faire front au mépris des garçons et aux messes basses des filles. «Dans les vestiaires, avant et après la gym, j’ai essuyé tellement de remarques que j’ai fini par me changer dans les douches.»
«Faut te faire soigner!»
Mais l’homophobie endurée à l’école n’est rien en comparaison de celle vécue parmi les siens. Un père et une mère vers lesquels Charlie a cherché aide, sécurité, soutien. Quand elle fait son coming out, elle s’entend répondre: «T’es malade, faut te faire soigner!» L’effet est dévastateur sur la jeune fille qui sombre dans la dépression.
Le trou noir, Benjamin l’a aussi vécu pendant ses années de fac. «Là, il n’y avait plus personne pour me taper, mais j’étais seul, très seul.»
Aujourd’hui, l’heure de la réconciliation a sonné pour Charlie. «Depuis que ma mère m’accepte, je respire et je m’accepte moi aussi.» Les insultes courantes, les gens qui quittent le bus parce qu’elle a eu un geste tendre pour sa copine ont moins de prise sur elle. «Ma mère elle-même lutte contre l’homophobie, et c’est le plus important.»
Quant à Benjamin, c’est l’amour qui l’a sauvé, à 20?ans. «Je n’étais plus ni bi, ni homo, ni pédé, j’étais juste amoureux.» Depuis, il s’est investi dans le monde associatif, «pour que d’autres ne vivent pas ce que j’ai vécu». Le réseau, les amis, la famille aident à parer aux attaques. «Mais on n’est jamais blindé.» Dernièrement, il était avec son ami dans le tram, ils rentraient du ciné. «Les pédés, je les encule!» a crié un passager. «Et t’es là, t’es tout seul, au milieu de tout le monde. Personne ne réagit.» En descendant à Villereuse, ce soir-là, Benjamin a fondu en larmes.
* Prénom d’emprunt.
Homophobie: que dit la loi?
En cas d’injure
Drôle de paradoxe: il n’existe aucune norme juridique particulière qui protège les homosexuels contre les injures, sauf s’il s’agit d’un individu en particulier. «Le problème en Suisse survient lorsqu’un groupe est attaqué, confirme Philippe Currat, avocat genevois. Si une personne précise est visée par un propos homophobe, elle est protégée par le droit existant relatif à la protection de l’honneur. Mais si «les homosexuels» de façon générale sont injuriés, la loi est moins précise.» En 2007, deux plaintes pénales avaient été déposées contre l’UDC suite à la campagne de votation sur le droit de succession. Le parti agrarien avait alors inscrit sur ses affiches: «Non à un bonus fiscal pour des pacsés inféconds et aisés.» Résultat: plaintes classées. Raison invoquée par le procureur général: «J’applique la jurisprudence du Tribunal fédéral.» Le 17 mai dernier, à l’occasion de la Journée internationale contre l’homophobie, les Jeunesses UDC valaisannes ont tenu des propos homophobes. Quarante et une plaintes pénales ont été déposées. «Actuellement, seuls trois groupes sont protégés par l’article 261 bis du Code pénal: les ethnies, les races et les religions», rappelle l’avocat. Selon lui, pour combler le vide juridique, il faudrait que la loi évolue: «Mon idéal de juriste? Qu’aucun groupe précis n’y soit mentionné. On protégerait alors les homosexuels comme les membres de tout autre groupe, sans discrimination.»
En cas de discrimination
La loi est bien plus stricte en cas de discrimination au travail. «En principe et en droit, on ne peut pas renvoyer ou discriminer quelqu’un pour des raisons en rapport avec sa personnalité», assure l’avocat. Mais les employeurs utilisent souvent des arguments détournés pour se séparer de certains employés homosexuels, prétextant par exemple une forme d’incompétence. «On se retrouve alors face à la problématique de la preuve, ce qui dépend de l’établissement des faits plus que de la définition de la norme. C’est là qu’intervient l’important travail des associations, en amont comme en aval.»
(cd)
Assises de l’homophobie en bref
Vendredi 4 septembre:
«L’homophobie: définir pour mieux comprendre» sera le thème des premières discussions (dès 8?h?45) qui aborderont la santé des homosexuels (9?h?30-10?h?15) et la prévention de l’homophobie à l’école (10?h?45-12?h?30).
«Le Canada et la France: des projets pionniers» , au programme de l’après-midi
(14?h-16?h?15).
«L’homophobie, une discrimination qui concerne aussi les services publics» (16?h?30-17?h?30), avec la présence, entre autres, de Charles Beer et Laurent Moutinot, conseillers d’Etat, Sandrine Salerno et Manuel Tornare, conseillers administratifs, Fabienne Bugnon, directrice de l’Office des droits humains, Monica Bonfanti, cheffe de la police, Philippe Sudre, médecin cantonal.
«Ma double vie», par le Théâtreochamps, clôturera la journée (Théâtre Pitoëff, 21?h).
Samedi 5 septembre:
«Lutter contre l’homophobie». Plusieurs associations feront état de ce qu’elles mettent en œuvre pour lutter contre l’homophobie (9?h?15-12?h).
«Vers des projets concrets». Des ateliers permettront d’approfondir les sujets évoqués.
«Perspectives» ou comment l’école et les collectivités publiques envisagent de lutter contre l’homophobie. (16?h?30-17?h?15).
Programme complet: www.federationlgbt-geneve.ch (el)