"Elle m’a giflé, je ne sais plus pourquoi. Puis elle m’a frappé avec ses mains et envoyé des objets à la figure. Et ça s'est constamment agravé." Paul* explique que les violences au sein de son couple ont commencé très tôt. Ce Genevois de 47 ans, marié depuis 16 ans et père de deux enfants, raconte le calvaire qu'il vit depuis des années. Malgré les violences, physiques et morales, Paul n’essaye pas de sortir de ce cercle : "Je me disais que ça devait arriver dans tous les couples." Persuadé que sa situation était banale, il finit quand-même par confier qu’il est difficile pour un homme de l’avouer : "Mais j’ai eu peur." Paul raconte que les souvenirs des beaux jours revenaient et qu’il croyait en leur amour. Il pensait que cela passerait. Le jour où sa femme s’en prend à leur fils de 12 ans, le déclic d’en parler se produit. "J’ai vu qu’elle se comportait exactement comme avec moi. Là, ça a été le choc."
Même si les violences conjugales contre les hommes restent minimes en comparaison des cas féminins, la situation de Paul n’est pas un cas isolé. Le très récent cas français d'un octogénaire séquestré dans la buanderie de sa maison, battu et mal nourri par sa femme, relance le sujet.
Femmes auteures de violences
Pour accepter l’existence de ces actes, "il faudrait déjà reconnaître qu’il existe des femmes auteures de violences", précise Claudine Gachet, fondatrice et directrice de l’association Face à Face, qui travaille sur la prévention, l'information, et l'éducation des femmes et adolescentes ayant des comportements violents.
Parler d'hommes battus est encore un tabou. Anna Golisciano, cheffe du projet Vivre sans violence exprime sa crainte de banaliser les cas d'hommes qui subissent des violences conjugales, et d'en oublier la réalité que les femmes sont les principales victimes. Les chiffres du centre genevois de consultation pour victimes d’infractions (LAVI Genève) le montrent bien ; par exemple, en 2009, dans le cadre de lésions corporelles en situation de violences conjugale, les chiffres indiquent 29 cas d’hommes et 407 cas de femmes. "Nous recevons beaucoup de plaintes anonymes sur notre site internet, mais très peu sont celles d'hommes", explique-t-elle.
Une thérapie et un accueil
La Suisse romande ne possède pas d'institution spécialisée pour s'occuper des cas d’hommes victimes de ces violences. Par contre, en Suisse alémanique le pas est déjà franchi; il existe deux foyers pour accueillir des hommes, qui ont entre autres subi des violences conjugales. Olivier Hunziker, président de l'association Pères et mères pour une éducation responsable (VeV) explique que "ce n'est que de la chance", et que si l'association n’avait pas reçu un don privé, elle n’aurait jamais pu mettre sur pieds le premier foyer pour hommes en décembre 2009: Zwüschehalt. Ses portes sont ouvertes à tous les hommes en situation conjugale difficile. Parfois accompagnés de leurs enfants, ces hommes trouvent refuge dans ce foyer qui offre dix places. "Il n’es pas toujours complet, mais il y a toujours des hôtes." Dans l’histoire de chacun de ces hommes "il y a des violences plus ou moins fortes". Olivier Hunziker essaye actuellement d'obtenir une aide financière de l'Etat, mais "les politiciens ne reconnaissent pas le phénomène. Ils disent que ça n'existe pas." Selon le président de la VeV, "il est nécessaire d'avoir plus d'institutions de ce genre".
Serge Guinot, travailleur social et thérapeute systémique de l’Association Genevoise des thérapeutes de Famille (AGTF-GE), s’occupe des problèmes de couple et de famille. Durant cette dernière année, il a reçu une quinzaine d’hommes qui souffrent de violences conjugales dans son cabinet. "L'image de victime ne colle pas avec l'image que l'homme a de lui-même. Cela les paralyse, ils se sentent responsables de ne pas avoir su gérer", explique-t-il.
Il précise que 7.5% des hommes subissent des violences physiques et psychologiques au sein du couple. "On dit qu'il y a un petit 10%. Les 7.5% ne sont que la partie visible de l'iceberg." Selon le thérapeute, les violences conjugales sont souvent physiques et psychologiques, mais elles peuvent aussi être "sexuelles, en forçant un rapport ou en l’empêchant".
Depuis le mois de novembre 2009, la ligne téléphonique Violences domestiques est mise en place. David Bourgoz, délégué aux violences conjugales souligne que "peu d’hommes victimes téléphonent". La dernière campagne de la Consultation domestique sur les violences domestiques ne s’adresse pas uniquement aux femmes. Les hommes et les enfants sont aussi concernés : "Le but était que le message de cette campagne puisse toucher un très large public par un visuel fort et la mise en avant de la ligne téléphonique."
Un blocage
"Dans la société, il est impensable que les hommes puissent être victimes de violences conjugales." Selon Serge Guinot, si les hommes n'osent pas en parler, c'est aussi parce que "si ce n'est pas pensable, alors ça n'existe pas". Mais une prise de conscience est en cours. "L'Homme en est actuellement ou était la Femme il y a 30 ans."
Le thérapeute explique que pour se confier, ils ont en moyenne besoin de 7 à 10 ans. Mais même les hommes qui font le pas se retrouvent face à des accusations et des incompréhensions: "Ils ne se sentent pas entendus", souligne-t-il. Il précise que l’approche pour rechercher de l’aide n’est pas la même, selon qu’il s’agisse d’un homme ou d’une femme. "Les hommes veulent un soutien concret, comme par exemple : comment faire dans la relation avec leur conjointe pour que ça fonctionne, ou encore comment se défendre au niveau juridique."
"J'ai trop longtemps attendu et je me suis caché ce problème. Il y a sûrement d'autres personnes dans le même cas, et je ne peux que les encourager à en parler". Paul a accepté de livrer son témoignage à la Tribune de Genève. Ecoutez-le dans son intégralité.
*Nom fictif.
Infos pratiques
- Serge Guinot, Service de soutien aux conjoints hommes (SSCH): +41 (0)78 615 75 85, serge.guinot@gmail.com
- Association Face-à-Face, : http://www.face-a-face.info/, +41 (0)78 811 91 17
- Association Vivre sans violence: http://www.violencequefaire.ch
- Centre LAVI (loi fédérale sur l'aide aux victimes d'infractions) Genève: http://www.centrelavi-ge.ch/, +41 (0)22 320 01 02
- Bureau du Délégué aux violences domestiques: http://www.ge.ch/violences-domestiques/, +41 (0)22 546 89 80
- Ligne téléphonique Violences domestiques: 0840 110 110
- Foyer Zwüschehalt (Suisse alémanique): http://www.zwueschehalt.ch/, +41 (0)79 645 95 54