Inhumer Grisélidis Réal aux Rois? La décision, prise par le Conseil administratif de la Ville de Genève, divise l’opinion. Et les prostituées aussi! Hier, certaines ont décidé de le clamer haut et fort: «Elle ne mérite pas d’être enterrée aux Rois», lancent-elles.
Marilyn est la plus virulente du petit groupe que nous avons rencontré aux Pâquis: «Nous représentons les femmes prostituées hors Aspasie, assure-t-elle. Nous avons connu Grisélidis, je l’ai moi-même accompagnée dans de nombreux meetings, à Grenoble, à Paris… Paix à son âme! Mais Grisélidis ne mérite pas le statut de femme honorable. Son fameux carnet noir, ce Carnet de bal d’une courtisane, publié en 1986, est une honte pour la profession!»
Ses collègues, actuelles ou ex-prostituées, toutes Suissesses, acquiescent. «Ce livre m’a choquée, avoue Nicole. Grisélidis n’a pas fait que du bien autour d’elle. Il faudrait aussi voir les dessous de cette femme.» Sonia* enchaîne: «C’est vrai, elle s’est battue pour les prostituées. Mais nous ne l’avons pas attendue pour nous battre et défendre notre cause. Ce n’est pas pour autant qu’on va demander à être enterrées aux Rois!»
«La prostitution est un métier respectable, et Grisélidis a beaucoup fait pour notre visibilité, ajoute Gaby*. On est les égales des autres femmes, mais les Rois, c’est pour les personnalités. Il ne faut pas mélanger les choux et les choux-fleurs!»
Roxanne est plus mesurée: «Je n’ai pas de griefs contre elle. Je ne suis ni pour ni contre qu’on l’enterre aux Rois. Mais Grisélidis n’était pas vraiment aimée.» «Dommage, regrette enfin Gaby, qu’on ne nous ait pas demandé notre avis.»
L’indifférence de la rue
Aux Pâquis, dans la rue, c’est l’indifférence: «Je ne la connaissais pas», «Ça ne nous regarde pas», «Ça m’est égal», voilà en substance les propos recueillis auprès des prostituées, jeunes ou moins jeunes, étrangères ou non, attendant le client sur les trottoirs.
La réponse d’Aspasie
Au sein de l’Association Aspasie, on n’est pas surpris: «Nous avons eu des échos de ce qui se dit, explique l’une de ses représentantes. De notre côté, nous sommes plutôt favorables à l’inhumation de Grisélidis Réal au cimetière des Rois. D’autant que c’était son vœu, et aujourd’hui celui de ses enfants. Elle le mérite pour son rôle de militante, son combat qui a été reconnu dans tout le monde francophone, et, au delà, pour ses écrits.»
Pour autant, l’association reconnaît que Grisélidis ne faisait pas l’unanimité. «Elle n’était pas seule à se battre pour la cause des prostituées, mais elle réussissait, elle était charismatique, et cela attire des jalousies, relève la représentante d’Aspasie. Mais si elle nous voit aujourd’hui, elle doit être ravie, elle qui aimait tant les grands débats.» *Prénoms fictifs
«Mugny fait un mauvais coup aux femmes»
L’admission aux Rois de Grisélidis Réal n’est pas seulement contestée par des prostituées. Les femmes en général sont divisées. «C’est encore un truc de mec pour semer la zizanie entre nous. Patrice Mugny fait un mauvais coup aux femmes, s’enflamme Salika Wenger, conseillère municipale d’A gauche toute! Il lance une polémique qui n’a pas lieu d’être.»
Vraiment? Une chose est sûre, tant l’ancienne conseillère fédérale Ruth Dreifuss que l’ancienne conseillère aux Etats Christiane Brunner, symboles de la cause féminine, n’ont pas tenu à s’exprimer sur ce sujet. Même retenue de la part de Loly Bolay, ex-présidente du Grand Conseil.
Salika Wenger, elle, en ajoute une louche: «Pas de place pour la polémique puisqu’il ne devrait pas y avoir de différence devant la mort. C’est même la seule égalité que l’on puisse avoir. Des bons morts destinés à de bons cimetières et des mauvais morts recalés dans de mauvais cimetières? Cela dépasse tout l’entendement pour la femme athée que je suis.» La pasionaria de gauche considère enfin que la prostitution est un problème d’hommes et non pas de femmes: «La femme prostituée ne me pose aucun problème, même si ce n’est pas le modèle que j’ai envie de promouvoir. Pratique en revanche pour les hommes d’honorer quelqu’un qui a fait l’apologie de la prostitution.»
Anne Bisang, directrice du Théâtre de la Comédie, n’est pas choquée par la décision du Conseil administratif: «Grisélidis Réal est indéniablement une personnalité, même si je n’ai pas partagé ses combats. Cette forme de reconnaissance de la prostitution me gêne. Les femmes peuvent faire ce choix et je le respecte. Mais il reste pour moi synonyme de souffrance et d’aliénation.» La patronne de la Comédie aurait, en outre, souhaité que cette idée de la Ville «vienne après l’inhumation d’autres femmes méritantes dans le cimetière des Rois. A commencer par celles, comme Emilie Gourd, qui ont lutté pour le droit et la dignité des femmes.»
La candidate Verte au Conseil d’Etat Michèle Künzler se déclare, elle, très favorable à ce choix: «L’Evangile le dit lui-même. Les prostituées et les collecteurs d’impôts nous précéderont au royaume des cieux.» Et de conclure: «Grisélidis Réal était une femme d’exception. Elle a recherché avant tout la liberté. Je ne sais pas si c’était le meilleur moyen, mais je le respecte.»
Laurence Bézaguet