Une précision en préambule. Si Jean-Yves Glauser pose ici en uniforme de colonel soviétique, le menton crispé et la visière martiale, ce n’est sans doute pas par idéologie ou passion militaire. Mais «pour déconner». Déconner, il adore, le Père Glôzu. A l’entendre, il n’a fait que ça toute sa vie. «L’uniforme, je n’y rentre plus aujourd’hui», sourit ce truculent sexagénaire, attablé clope au bec dans le Café de l’Hôtel de Ville dont il tient les rênes depuis 25ans. «Mais je vais le faire refaire à ma taille. J’ai trouvé un couturier militaire à Vevey.»
Le crooner des canons
L’acquisition dudit uniforme, un soir de liesse à Moscou auprès d’un vrai fonctionnaire russe, une récente biographie du bistrotier genevois – Glôzu Ier, de Georges Granier – la narre par le détail. L’ouvrage révèle par ailleurs un CV croquignolesque. Chanteur, amuseur, guitariste, pianiste, bateleur de music-hall, clown, directeur de cabarets, critique gastronomique, chef de cuisine et de famille, confident des hommes politiques et copain des stars… Jean-Yves Glauser a roulé sa bosse, au point de l’aplatir comme une crêpe.
Et la retraite est loin d’avoir sonné. Le phénomène vient ainsi de s’offrir un nouveau zinc: «Le Navy Bar, une pizzeria, on s’y amuse beaucoup.» Et demain soir, devant l’Hôtel de Ville, à côté des canons, il nous prépare un concert, avec un big band de jazz à vingt têtes. Et lui au micro. «Je vais faire du Sinatra, des standards, des chansons 1900», promet-il avec gourmandise.
Le spectacle, public et privé, voilà le fil conducteur du long tourbillon de cette vie pas comme les autres. Tenez, à l’aube des années 60, le jeune Jean-Yves brûle déjà les planches genevoises et régionales. D’abord en duo, puis en solo, sous le nom de Thierry Madison, avec un répertoire de «chansons nouvelle vague». «Je faisais des adaptations amusantes, genre Be Bop A Lula, on est en pyjama. Les gens se disaient: il est con ce gamin, il a changé les paroles. Ça les faisait marrer.»
Strip-tease à 1000 mètres
Madison-Glauser a du peps et du baratin. A 18?ans, il se fait embaucher dans une boîte de Montmartre. «J’ai passé deux à trois ans à Paris, à bouffer des patates», se souvient-il, goguenard. «Outre chanter, je jouais de plusieurs instruments; ça m’a sauvé.» Le yéyé Suisse finit par enchaîner les tournées en province. Il croise Mireille Mathieu, Dick Rivers, Claude François. Avant de retourner au pays, un peu par hasard, aux commandes d’un cabaret à La Chaux-de-Fonds. «J’ai mis du strip-tease au programme: là-haut, ils n’avaient jamais vu ça!»
Il se lasse, revend la boîte et renoue avec sa vie de saltimbanque sur les routes romandes. Il chante. Il fait clown de cirque aussi, quelques mois, avec un dresseur d’ours, sous le nom de Glôzu. Ça lui restera. A Genève, il a ses habitudes au Moulin Rouge et au Maxim’s, où il joue les bonimenteurs rigolos, «un peu à la Francis Blanche». Ça, c’est la nuit. Le jour, il trouve le temps de suivre les cours de l’Ecole hôtelière. «Je suis né dans ce milieu-là, mes parents avaient des cafés. C’était l’occasion de les rassurer un peu.»
Il se retrouvera aussi directeur du Moulin Rouge, puis du Piccadilly, rue de la Tour maîtresse. Ambiance enfumée et numéros coquins. «Un jour, j’en ai eu marre. J’ai décidé de passer aux fourneaux.»
C’est que Glauser fraie avec la bande de jeunes cuisiniers flambeurs d’alors, les Bouilloux, Le Bouec and co. Entre deux noubas, il apprend avec eux le métier. Il tâte même de la critique gastronomique, sous pseudonyme dans le Journal de Genève, avec son ami de toujours, le regretté Raoul Riesen.
Le cochon qui sommeille
«La cuisine, j’ai toujours aimé ça. C’était le petit cochon qui sommeillait en moi.» Il troque donc le micro contre la marmite, et s’installe au Calypso, rue Pictet de Richemond. «Mes copains artistes et noctambules débarquaient tous les soirs. Vous savez comment c’est: on commence, on rit jusqu’à plus d’heure. Demain sera un autre jour.»
En 1984, il déménage au stratégique Café de l’Hôtel de Ville, où il prospère depuis. Remarquez, Glôzu ne transpire plus en cuisine. Il assure désormais «les relations publiques» en salle, au milieu des touristes, habitués et conseillers administratifs en goguette. «Je me suis un peu casé, c’est vrai», reconnaît-t-il. Son œil s’allume. Il ajoute: «On continue quand même à faire des conneries.»
Livre . «Glôzu Ier», Georges Granier, 122 pages. Vingt livres dédicacés sont à disposition aux Editions du Tricorne (tél. 022 738 83 66).
Concert. Glôzu et le Big Band de Dardagny, le 17 juin, 20h, Hôtel de ville.
Glauser et ses copains les stars
Ruth Dreifuss adore la longeole; Ruth Metzler préfère la choucroute. Voilà quelques révélations fracassantes que nous réserve la biographie de Jean-Yves Glauser. Car l’homme a côtoyé des célébrités en cascade. Des étoiles yéyé de sa jeunesse aux artistes venus se sustenter à l’Hôtel de Ville, via les figures politiques, genevoises ou pas.
Parmi ces personnages illustres, il en est un qui lui manque particulièrement. C’est Claude Nougaro. «Un sacré bonhomme, qui ne savait pas toujours si c’était le jour ou la nuit. Je me souviens de lui sortant du Calypso à six heures du matin, en chantant à tue-tête comme un fou. D’ailleurs, il chantait tout le temps.»
Jean Marais, septuagénaire, qui saute sur la table en hurlant «Prends garde à toi d’Artagnan!»; Sim qui mange un escargot avec sa coquille; Raymond Devos dévorant une côte de bœuf pour deux personnes… il en faudrait des nuits de liesse pour que le Père Glôzu arrive à vider sa malle à anecdotes.
(jest)