Il a beau avoir à Genève sa rue et son square. James Pradier n’en demeure pas moins un méconnu, malgré son Rousseau sur l’île du même nom. Il faut dire que le sculpteur (1790-1852) a fait toute sa carrière à Paris, où rien ne lui a été refusé. Les caryatides du tombeau de Napoléon aux Invalides, c’est lui. La fontaine de Molière, encore lui. Le décor de la façade du Luxembourg, toujours lui.
Durant sa longue carrière, Claude Lapaire s’est attaché à cette figure cardinale de la sculpture française au XIXe siècle. «Au départ, je lui trouvais du charme et du talent. Eh bien, je me suis trompé! Le contact assidu des œuvres m’a prouvé que le Genevois était en avance sur son temps. Il a été l’un des premiers à pratiquer l’art pour l’art, rejetant les grandes idées qui l’encombraient.»
On se souvient que Claude Lapaire, qui dirigeait alors les Musées d’art et d’histoire, avait consacré à l’homme une grande exposition en 1985. Son titre était tout un programme. Elle s’intitulait Statues de chair. «Il faut dire que la femme occupe chez ce jouisseur une place centrale. Décrire son corps devient un but en lui-même, comme plus tard chez Maillol.»
Genève – «Et on l’oublie trop souvent, faute de présentation permanente de ses œuvres», explique le conservateur Paul Lang – possède un très important fonds de plâtres et de dessins de Pradier. Ils se sont retrouvés en vedette le 1er août 1987. Cette nuit-là flambait le dépôt du Palais Wilson qui contenait les sculptures. «On parlait d’une perte totale. Quatre d’entre elles ont pu se voir restaurées grâce aux techniques modernes. Nous allons tenter l’expérience avec douze autres.»
Cet ensemble se retrouve aujourd’hui dans l’énorme livre (six kilos!) que Claude Lapaire dédie à son artiste d’élection. «Il s’agit d’un catalogue raisonné, précise son auteur. Cela signifie que j’y donne une liste aussi complète que possible de ses œuvres, avec à chaque fois un historique.» Notre interlocuteur ne partait pas de rien. Il existait deux travaux de ce genre, en plus limité. «Le premier, en 1921, recensait 121 pièces, le second, en 1978, 240. J’arrive à 506, auxquelles il faudrait ajouter les 70 pièces que je juge douteuses.»
Il faut dire que Pradier était un bourreau de travail. Taillant directement le marbre, contrairement à ses contemporains, il tenait le ciseau et le marteau des heures et des heures durant. «On venait le voir au travail dans son atelier.» Sentant que des bibelots trouveraient un public moins fortuné que des statues «coûtant alors un prix fou», l’artiste arrivé fut l’un des premiers à se lancer dans l’édition de petits bronzes. «Il a ainsi joui d’une popularité qui a duré jusqu’à l’émergence d’Auguste Rodin, vers 1890.»
Le somptueux volume actuel comporte deux parties. La première est une biographie haute en couleur. La seconde possède la pâleur des marbres. Ce pavé a trouvé sa place dans les monographies de la Société suisse pour l’étude de l’art. Seuls trois Romands l’avaient précédé, alors que la série compte 24 volumes.
«James Pradier», de Claude Lapaire, aux Editions 5 Continents, 514 pages.