Pour ceux qui n’auraient pas compris la première fois, le message délivré hier ne laisse plus place au doute: les Genevois ne veulent plus de fumée dans les lieux publics. En 2008, ils acceptaient par 79,2% d’inscrire l’interdiction dans la Constitution. Hier, ils ont plébiscité la loi d’application de façon encore plus nette: 81,7% de oui!
Les multiples rebondissements de l’an dernier (disparition puis retour de la cigarette) n’ont pas découragé les électeurs. Pour Jean Barth, qui a lancé l’initiative antifumée passive en juillet 2005, la victoire est totale (lire ci-dessous).
«Le peuple confirme encore plus nettement sa volonté d’interdire la fumée. Il fait preuve d’une maturité et d’une constance exemplaires», réagit Pierre-François Unger, conseiller d’Etat responsable de la Santé.
Le texte plébiscité hier bannit la fumée de tous les lieux publics intérieurs ou fermés (cafés, restaurants, hôpitaux, écoles, musées, etc.). Des exceptions sont prévues, notamment les chambres d’hôtel et les cellules de prison. Les restaurants pourront créer des fumoirs aérés et sans service.
A quand l’interdiction? Le Conseil d’Etat promet une mise en application… d’ici à Noël. «J’espère bien que cela sera avant, complète Pierre-François Unger, mais nous devons mettre le règlement de la loi en consultation auprès des milieux concernés; il s’agit de définir ce qu’est un fumoir.» Le gouvernement veut éviter une «autre série de recours», même si ces derniers sont déjà annoncés.
Certains opposants à l’interdiction refusent en effet de rendre les armes. C’est le cas des Dissidents de Genève. Leur président, Jacques-André Widmer, estime que «le peuple a été trompé deux fois. Des campagnes financées par l’argent public lui ont fait gober le mensonge de la fumée passive mortelle, qui ne repose sur aucune base scientifique.» Jacques-André Widmer annonce le lancement de «plans B, C ou D»: une possible initiative fédérale ou des recours en justice, basés sur l’idée que l’interdiction contrevient à la liberté de commerce.
Fumoirs: on attend
Egalement opposée à la loi, la Société des cafetiers, restaurateurs et hôteliers «prend acte», pour sa part, de la décision populaire. «Nous ne ferons pas recours, annonce son président, Laurent Terlinchamp. Nous préférions la loi fédérale, plus souple. Mais la campagne est terminée. Nous allons pouvoir nous occuper d’autres sujets.»
Dans l’autre camp, l’affaire n’est pas terminée non plus: Jean Barth va recourir au Tribunal fédéral contre les fumoirs (lire ci-contre). Il les juge contraires au texte de son initiative. Un point de vue partagé par Pierre-François Unger: «Sur le fond, la disposition constitutionnelle votée en 2008 ne laisse pas la place aux fumoirs.» La justice tranchera. En attendant, les professionnels restent prudents. «Ce serait une erreur de construire des fumoirs maintenant, pour avoir une mauvaise surprise s’ils sont interdits», estime Paul Muller, président de la Société des hôteliers de Genève.
Un recours contre les fumoirs
Il est ravi du résultat, mais très déçu de devoir attendre des semaines, voire des mois avant son application. Jean Barth (photo Abensur) , fer de lance du combat contre la fumée passive, accueille le résultat d’un: «On ne pouvait pas rêver mieux.» Dans une dizaine de jours, le comité d’initiative Fumée passive et santé dont il est le président déposera, comme il l’avait annoncé, un recours au Tribunal fédéral. Il contestera l’amendement introduisant les fumoirs dans la loi, ainsi que les dispositions autorisant les chambres fumeurs dans les hôpitaux et le fumoir de l’aéroport.
«Très surpris» d’apprendre que le Conseil d’Etat évoque une entrée en vigueur de la loi d’ici à Noël, Jean Barth se demande «si cela a à voir avec les prochaines élections». Il qualifie ce délai de «proprement scandaleux». Selon lui, «il est absurde de définir ce que doit être un fumoir avant que le Tribunal fédéral se prononce. Cela convient parfaitement à nos adversaires. C’est très contrariant et dommageable pour la santé publique. On a déjà perdu pas mal de temps. Un temps qui se chiffre en décès.»
(sd)
Clients, serveuse et patrons réagissent
«On est très contents, car la fumée est nuisible, réagissent Joseph Bresmal, directeur du restaurant Les Armures, et Juan-Carlos Cid, maître d’hôtel. Tant pis pour les grincheux, ils n’auront qu’à fumer à l’extérieur, comme cela se fait partout dans le monde. Nous nous adapterons très bien. Cela s’était d’ailleurs très bien passé la première fois, même si les fumeurs représentent à peu près la moitié de nos clients. En attendant l’interdiction, nous gardons les cendriers.»
(sd)
«J’en ai sauté de joie. C’est une excellente nouvelle, apprécie Jean-Claude Guillermin, 64?ans. Ce qui me navre, c’est qu’on ait besoin de deux votes. Les recours sont absolument indus. La fumée est dangereuse pour les clients des cafés, mais aussi pour le personnel qui y travaille toute la journée. Dans ma vie, on ne m’a demandé qu’une seule fois si la fumée me dérangeait. Les fumoirs? Ce sera mieux que les coins fumeurs, qui sont complètement inefficaces.»
(sd)
«Dommage, soupire Geneviève Clerc, fumeuse depuis l’âge de 23?ans. On vit dans une société terriblement restrictive, qui veut faire de nous des robots bien obéissants. L’escalade a commencé avec l’obligation du port de la ceinture de sécurité. On ferait mieux d’interdire la fabrication du tabac. J’utiliserai les fumoirs, mais j’irai sûrement moins au restaurant en soirée, j’inviterai chez moi. On ferait mieux de s’occuper de la propreté, j’ai rarement vu une ville aussi sale.»
(sd)
«Je suis heureuse du résultat, car je suis non-fumeuse, réagit Carine, serveuse au Café du Rond-Point. Ici, tous les employés fument sauf moi!»
Dans ce café populaire de Plainpalais, «ça fume pas mal» également du côté des clients, admet la jeune femme. «Je respire donc la fumée toute la journée.» Carine se réjouit d’autant plus qu’elle n’a pas vécu la première interdiction de fumer appliquée l’été dernier. «Je ne travaillais pas encore ici à l’époque.»
(fj)
Quatre ans de rebondissements
?6 juillet 2005. L’initiative «Fumée passive et santé» est déposée, munie de 20?000?signatures.
24 février 2008. Les Genevois acceptent le texte par 79,2% des voix. L’interdiction est inscrite dans la Constitution.
?3 mars 2008. Le Conseil d’Etat édicte un règlement d’application.
1er juillet 2008. La fumée disparaît des cafés.
30 septembre 2008. Le Tribunal fédéral annule le règlement, exigeant une loi formelle. La fumée revient aussitôt.
22 janvier 2009. Le Grand Conseil vote la loi d’application. Elle prévoit des fumoirs. Cafetiers et Dissidents attaquent le texte par référendum.
27 septembre 2009. Les Genevois confirment leur premier vote: la loi d’application obtient 81,7% de oui.
?Fin 2009 (?) Entrée en vigueur de l’interdiction No 2. FJ