«Aucun manuel romand n’intègre le rapport Bergier», nous apprend Campus, le magazine de l’Université. Autrement dit, Genève, à l’instar de la Suisse romande, est dépourvue de livres d’histoire abordant de manière critique la Deuxième Guerre mondiale et le rôle joué par la Suisse durant cette période.
«Lorsque la crise des fonds en déshérence a éclaté, Genève était en bien mauvaise posture, se rappelle Charles Heimberg, chargé d’enseignement à l’Institut universitaire de formation des enseignants. A l’époque, l’ouvrage discutable de Georges-André Chevallaz, livrant une vision mythique de l’histoire, était encore distribué.»
Aujourd’hui, il n’existe pas de manuels suisses d’histoire récents en français. Certains cantons, comme Genève, recourent à des ouvrages français dans le secondaire.
«Solution de facilité»
Cette méthode, Charles Heimberg en «pense beaucoup de mal. D’une part, les manuels français sont surchargés. Mieux vaut étudier moins de choses mais de manière approfondie. D’autre part, c’est la solution de facilité qui contourne le problème de savoir comment enseigner l’histoire depuis la Suisse.»
L’universitaire reconnaît que la tâche est complexe. «La Suisse compte 26 cantons, de multiples identités. Un manuel d’histoire, c’est très compliqué à élaborer!»
Surtout, souligne-t-il, la discipline ne doit pas s’enseigner comme il y a cent ans. «On ne peut plus privilégier le récit linéaire qui donne une seule version de l’histoire. Aujourd’hui, un manuel doit forcément être une entreprise collective.» Charles Heimberg estime que l’on devrait «repenser profondément les contenus de l’histoire scolaire. Pas seulement en termes de programme, de points à aborder, mais montrer en quoi l’histoire donne de l’intelligibilité au passé comme au présent.»
Un livre en préparation
Selon lui, l’outil d’enseignement idéal n’est donc pas forcément un manuel. Il imagine «un matériel diversifié, ouvert, utilisant l’internet, des CD-ROM, bref tout ce qui peut mettre en évidence la richesse des débats, des points de vue.» Il préfère se passer de manuel plutôt que se contenter d’un seul ouvrage mal ficelé. Si manuel il y a, alors «qu’il soit bien pensé. Mais cela coûterait cher», soupire-t-il.
Pourquoi Genève ne se lance-t-elle pas? «Il y a la question des moyens financiers, répond Isabelle Nicolazzi, directrice de l’enseignement à la Direction générale du Cycle d’orientation. On doit utiliser les manuels existants avant d’en créer de nouveaux. Les enseignants ont à disposition des ouvrages français et suisses et sont équipés de matériel complémentaire pour développer certains thèmes.»
En outre, un plan d’études romand est en préparation. D’ici à 2012, il débouchera sur un manuel d’histoire romand, avec des décrochages régionaux, permettant d’aborder l’histoire cantonale. Charles Heimberg craint que ce plan revoit à la baisse le nombre d’heures d’histoire dispensées par semaine.
«Rien n’est décidé. Les travaux visant à harmoniser les horaires au niveau romand commencent», répond Isabelle Nicolazzi.
«Pas une priorité»
Sur le fond, Charles Heimberg déplore que «l’enseignement de l’histoire ne soit pas une préoccupation prioritaire, malgré quelques bonnes volontés. Je travaille sur l’histoire et la mémoire. Pourquoi ne pas avoir un lieu de mémoire, à la frontière franco-genevoise, qui nous aide à réfléchir à ce qu’elle a signifié? Montrer ce qu’ont vécu les juifs refoulés, les juifs accueillis. Cela rendrait peut-être moins audibles les bêtises qui se disent à propos des frontaliers…»