«Je ne savais pas qu’il y avait encore plus capitaliste que les Américains. Ici, je découvre la réalité.» Patrick, 25?ans, est Québécois. Doctorant en sciences, il vit à Genève depuis trois ans. Et comme tous les jeunes de son âge, il subit de plein fouet la crise du logement. Il vient de visiter un minuscule deux-pièces à la rue Dancet. Pour 1200?francs. «Les prix sont complètement surfaits. Je me demande bien qui peut s’offrir cela.»
Pour lui, habiter au centre-ville était une priorité. «La ville est propice pour établir des contacts avec les gens d’ici, pour m’intégrer. Mais je vais être obligé de chercher en banlieue.»
Aborder la question du logement avec les jeunes, et la discussion démarre au quart de tour. Tous sont confrontés à la crise. «Il ne se passe pas une semaine sans que je reçoive un mail désespéré d’un ami qui cherche une solution», dit Ania, 30?ans, elle aussi doctorante à l’Université.
La moitié du budget pour se loger
La sous-location est extrêmement répandue. Et quand un bail s’offre par miracle, on s’y accroche. «La pénurie cristallise plein de comportements malsains, déplore Emmanuelle, 28?ans, qui travaille dans la pub. La sous-location crée des tensions, on se fait parfois exploiter par les sous-locataires. Plus personne ne lâche son appartement. Et si on l’a trouvé par piston, on n’ose plus se plaindre à la régie, même pour une fuite d’eau.» De jeunes couples retardent même le moment de faire des enfants tant qu’il n’ont pas trouvé l’appartement adéquat. «Le système nous pousse à faire des études toujours plus longues et, en même temps, nos parents nous disent qu’à notre âge, ils étaient déjà partis de la maison. C’est un cercle vicieux», commente cet homme de 22?ans.
Pour beaucoup, il est devenu normal de payer 1500?francs un trois-pièces. Mais les salaires, souvent, ne suivent pas. Il n’est pas rare qu’ils consacrent près de la moitié de leur budget pour se loger.
L’exode des jeunes parents
A la trentaine, les choses ne s’arrangent pas. Le centre-ville est devenu presque inaccessible pour les couples de la classe moyenne avec enfants, même avec des revenus confortables. Anne Kluser, 34?ans, est secrétaire-comptable; elle attend des jumeaux; son compagnon Stéphane est médecin aux HUG. Ils viennent de faire le pas et de louer une maison en France voisine, à Cranves-Sales. Un grand pas.
Habitant les Eaux-Vives, ils n’avaient pas du tout envie de quitter la ville. «Nous étions prêts à mettre 3000?francs maximum. Nous n’avons rien trouvé, regrette Anne. Ici, nous payons 2100?francs pour un six-pièces. Mais la vie sera bien différente. Nous avons commencé par acheter une voiture.»
Acheter la tondeuse
«J’ai habité dans plusieurs coins en Suisse romande, poursuit Stéphane. Mais je me suis vraiment fixé à Genève. C’était ma ville. J’aimais me balader au bord du lac, croiser les gens du quartier, descendre boire un verre avec les amis. Maintenant, tout est différent. Il faut organiser sa journée, planifier ses déplacements. Et je n’ai pas encore acheté la tondeuse pour le gazon…»
Wendy Canboulive, 34?ans, a connu les mêmes difficultés. Elle habitait aux Eaux-Vives avec Stef, son mari qui travaille dans une banque privée. Ils étaient «de vrais citadins, qui aimaient sortir, faire leur course dans le quartier». Il y a trois ans, les enfants arrivant, ils ont aussi dû se rendre à l’évidence. Les loyers étaient surfaits. Ils sont partis à Saconnex d’Arve où ils ont acheté.
«C’était très difficile de quitter la ville. Mais une fois à la campagne, nous ne l’avons pas regretté, dit Wendy. Pour les enfants, c’est un cadre parfait. Nous ne nous verrions pas vivre en ville avec eux.» Il a fallu en revanche prendre d’autres habitudes. Faire les courses le samedi pour la semaine, acheter deux voitures. Stef se verrait bien retourner en ville quand les enfants auront grandi. «Mais dans quinze ans, quels seront les prix au centre-ville?»
Christian Dandrès: «Des gens pleurent dans mon bureau»
«Ces problèmes de logements sont vraiment source de souffrances. Chaque semaine, je vois des adultes pleurer dans mon bureau de peur de perdre leur logement.» Christian Dandrès est avocat à l’Asloca. Il ne peut que constater à quel point le marché s’est durci.
Si le nombre de litiges est resté stable (3000 dossiers par année traités par l’Asloca), leurs causes ont changé. «Aujourd’hui, une bonne part des dossiers que nous traitons concerne des défauts de paiements. C’est toujours lié à des problèmes sociaux. Une personne qui tombe au chômage et qui ne paie plus son loyer. La pratique des régisseurs est à Genève restrictive et le bail est très rapidement résilié.» Autre type de litiges: le défaut d’entretien. «Nombre de locataires se plaignent de l’absence de réparations. A force d’appeler la régie en vain, ils s’adressent à nous.»
Enfin, troisième type de litige: la contestation du loyer initial à la reprise d’un bail. «Ces contestations proviennent surtout d’expatriés dont l’employeur ne paie plus une partie du loyer. Or, ils sont souvent astronomiques et l’expatrié se retrouve à les payer lui-même entièrement.» En revanche, assure Christian Dandrès, les Genevois contestent très peu ces loyers initiaux. «Il y a l’idée qu’on ne revient pas sur un contrat qu’on a signé. S’ajoute à cela le fait que si on a trouvé un appartement grâce à une relation dans la régie, on ne conteste pas.»
Nouvelles pratiques
Le durcissement du marché, Christian Dandrès l’observe aussi à travers de nouvelles pratiques des régies. «L’une d’entre elles ne propose plus que des baux d’un an à durée déterminée. Ainsi, le locataire ne peut pas contester le loyer au risque de ne pas voir son bail être prolongé. Cette pratique risque fort de se généraliser.» L’avocat constate aussi que certains propriétaires, notamment une grande assurance, pratiquent la résiliation de bail à large échelle, pour des motifs économiques. Autre pratique: transformer les immeubles locatifs en PPE et faire pression sur les locataires en disant: vous achetez votre appartement ou vous partez. Cette vieille pratique des congés-ventes est encore peu répandue. «Mais il faut craindre qu’elle se généralise avec la crise», avertit Christian Dandrès.