La revue Science, le 20 mai 1983. Françoise Barré-Sinoussi, une jeune chercheuse, est le premier auteur d’un article qui fera date. Il parle d’un rétrovirus isolé chez les patients souffrant de syndrôme d’immuno-déficience acquise, qu’on appelle aujourd’hui sida. L’an dernier, c’est la directrice de l’Unité de régulation des infections rétrovirales à l’Institut Pasteur qui a reçu, avec le professeur Luc Montagnier, le Prix Nobel de médecine pour cette découverte. Invitée jeudi soir (*) pour la Conférence Louis-Jeantet de la Faculté de médecine, elle est à Genève.
– Des essais en Thaïlande ont récemment permis de diminuer le taux d’infection de 31%? Un espoir ou un échec?
– Ce n’est certainement pas un échec. Mais ce n’est pas non plus un vaccin. C’est pour la première fois un résultat qui soulève plein de questions et donc plein de nouvelles hypothèses sur lesquelles on va pouvoir travailler. C’est une lueur d’espoir. Ce candidat vaccin offre une petite protection, à partir de cela on va pouvoir chercher quels mécanismes ont été développés chez ceux qui sont protégés et pourquoi les autres ne le sont pas.
– La Suisse a été pionnière en reconnaissant qu’un séropositif traité de manière efficace ne transmet plus la maladie. Le traitement est-il un moyen de prévention ?
– On parle encore de concept « test et traitement ». Il n’est donc pas encore applicable à large échelle mais reste extrêmement intéressant. Il faut le percevoir comme un moyen de prévention supplémentaire puisqu’effectivement une personne traitée efficacement présente une charge virale indétectable. Mais on sait aussi que les résultats ne sont pas 100% identiques quand on mesure la charge virale dans le sang et dans les sécrétions génitales. Donc il faut rester prudent : le sida reste avant tout une maladie qui se transmet par voie sexuelle.
Cette une méthode de prévention qui doit inciter encore davantage de personnes à aller se faire dépister. Elles en retirent un bénéfice à titre individuel, pouvant ainsi se faire soigner. Le bénéfice est aussi collectif, même si ce n’est pas du 100% et qu’on leur recommandera encore d’utiliser les autres moyens de prévention. Le préservatif reste toujours à conseiller fortement.
– Que pensez-vous du dépistage généralisé comme moyen de prévention?
– C’est très bien dans la mesure où il reste volontaire. C’est au médecin d’inciter le patient qui vient le voir pour n’importe quel cas de se faire dépister. La décision reviendra à la personne. Il faut responsabiliser les gens.
– Comment faire avancer la recherche contre le vih/sida?
– Il faudrait arriver à attirer dans la communauté des chercheurs travaillant dans le domaine du VIH/Sida de nouveaux chercheurs qui viennent d’autres domaines. Ils vont arriver avec des idées neuves et donc un côté plus innovant.
– Les chercheurs actuels tournent-ils en rond ?
– Non, mais on a besoin des deux. Les chercheurs comme moi qui travaillent dans le domaine depuis plus de 25 ans apportent leur vision globale. Mais nous avons besoin de nouveaux chercheurs pour rebondir sur cette vision globale en posant des questions que peut-être nous ne voyons plus. Nous avons besoin d’un échange entre les deux.
– Qu’est-ce que le Prix Nobel a changé pour vous?
– D’être encore plus occupée qu’avant (rires…) Beaucoup de sollicitations scientifiques, politiques et médiatiques… Un sentiment aussi de responsabilité, en me disant que quelque part je suis porte-parole d’une communauté entière. Il faut que cette distinction prestigieuse puisse permettre à quelqu’un de passer des messages. Cette personne, c’est moi.
– Qu’est-ce qui vous indigne aujourd’hui?
– La stigmatisation et la discrimination des malades du VIH/sida. Je crains que certaines personnes n’aillent pas se faire dépister non pas parce qu’elles ont peur de la maladie mais parce qu’elles redoutent le regard de l’autre. Est-ce que l’on va croire que je suis homosexuel ou que je suis drogué?, se demandent-elles. Ce sont des images qui restent aujourd’hui dans le regard des gens et il faut absolument se sortir de cela. Le sida est une infection comme une autre, sexuellement transmissible. Ce n’est pas la première, ce ne sera pas la dernière. N’importe qui, quelles que soient ses pratiques, peut l’attraper et donc cette personne doit être respectée et tolérée.
(*) La prévention et le traitement du VIH/sida, par Françoise Barré-Sinoussi, Centre médicale universitaire, auditoire B400, 18H30, entrée libre.