PORTRAIT

François Longchamp, un premier de la classe tenace

Par MARC BRETTON le 06.11.2009 à 00:00

Le conseiller d’Etat a bouleversé le paysage social du canton.

Qui est François Longchamp? Autant le patron du Département de la solidarité et de l’emploi est précis et disert sur son activité d’élu, autant il se montre avare de renseignements personnels. Les lui demander, c’est arracher des poils à la moustache d’un chat: un exercice délicat. Cette pudeur renvoie le magistrat radical, non-fumeur et abstinent, à cette image lisse du «premier de la classe» (Jean Liermier, directeur du Théâtre de Carouge), du «haut fonctionnaire» (Eric Bertinat, député UDC), qui lui colle à la peau. Dommage, alors que son histoire personnelle, celle d’une ambition au service de l’Etat, et familiale, centrée autour d’une commune (lire ci-dessus, sous la photo) et d’une PME, explique certains de ses choix politiques d’aujourd’hui.
Présenté comme un premier de la classe, François Longchamp l’est-il vraiment? Politiquement oui. Après une législature, ce radical poids plume s’est imposé parmi les poids lourds du Conseil d’Etat.
Non seulement il pèse dans les dossiers (impôts, énergie, aéroport), mais il présente un bilan articulé autour de réformes départementales substantielles. «François Longchamp a fusionné les Etablissements pour l’intégration des handicapés, réformé la Loi sur le chômage, interrompu la dérive du Service d’avance et de recouvrement. Il s’est battu, plus que d’autres, pour les bilatérales, énumère la secrétaire patronale de la Fédération des entreprises romandes (FER), Sabine von der Weid. Il est extrêmement pragmatique.» Autres compliments: «C’est un homme intelligent, ouvert, doté d’un sens politique aigu», estime l’ancienne conseillère aux Etats Françoise Saudan, qui avait propulsé Longchamp au secrétariat général du Parti radical il y a vingt ans. «Il est bosseur, il a le sens de l’Etat et sait où il veut aller», ajoute la socialiste Anne Emery-Torracinta, comme le libéral Ivan Slatkine. La clarté de ses priorités fait même un peu rêver des cadres de l’Etat. Il «sépare clairement l’opérationnel et le stratégique», ajoute Aline Yazgi, porte-parole de l’Aéroport.

Ogre antisocial

Mais Longchamp n’a pas que des admirateurs. A droite, si on aime sa rigueur, on suspecte aussi ce fils naturel de Guy-Olivier Segond de noirs desseins étatistes. Les critiques n’attendent qu’une occasion pour ressurgir, comme sur le débat sur les EMS ou l’organisation de l’Hospice général. A gauche, si on apprécie sa lutte contre les effets de seuil, on déplore aussi «l’action d’un homme de droite. Alors qu’on attendait le successeur de Guy-Olivier Segond, il met en place une politique de grignotage des prestations», regrette Anne Emery-Torracinta. La charge du président de l’Avivo est sans concession. «M.?Longchamp, accuse Souhaïl Mouhanna, a supprimé les emplois temporaires, qualifié de privilégiées les personnes âgées de la Ville touchant l’aide municipale. Il soutient la baisse des impôts, baisse le montant des prestations sociales! Et sa prochaine législature sera encore plus dure!»
Ces critiques, François Longchamp les balaie: «Je n’ai pas à commenter l’évolution de la pensée de la gauche et de l’extrême gauche!» Avant de répondre point par point. Un raidissement symptomatique. «On sent parfois une certaine arrogance chez lui, regrette le libéral Ivan Slatkine. Peut-être parce qu’il n’a pas été député, il n’a pas toujours le réflexe de la négociation et de la discussion.» Avis identique de la socialiste Anne Emery-Torracinta: «Longchamp a du mal à reconnaître ses torts.»
Ces premiers de la classe sont décidément incorrigibles.


«Le travail doit payer. C’est mon fil rouge»


François Longchamp, vous avez mené un grand nombre de réformes dans des secteurs disparates. Ont-elles un point commun?

J’ai œuvré pour permettre aux gens qui travaillent de récolter les fruits de leurs efforts. Et à ceux qui sont exclus de retrouver le goût du travail. Cette vision est passée par la refonte de la Loi sur le chômage, des lois sur l’aide sociale, par la lutte contre le travail au noir. La baisse d’impôt visait à mieux soutenir les familles de la classe moyenne, comme d’ailleurs l’initiative des radicaux sur l’accueil continu. Autre chantier: le fonctionnement de l’Etat. Je me suis battu pour moderniser l’aéroport et Palexpo.

Le clou de votre mandat, c’est la réforme de la Loi sur le chômage. Or depuis 2008, le nombre de personnes prises en charge par les mesures cantonales diminue. Un échec?

Au contraire. Le but des mesures ne doit pas être de conserver les gens le plus longtemps possible au chômage. Mais bien de les remettre le plus vite possible sur les rails. La baisse du nombre de personnes au bénéfice de ces mesures est le résultat d’un succès de cette loi: la baisse de 25% de la durée moyenne du chômage. Malgré la crise! Aujourd’hui, un chômeur met en moyenne 270 jours à retrouver un emploi. Contre 355 en 2007! En plus, nous observons un phénomène historique: depuis le début de la crise en août 2008, Genève est le canton suisse où la hausse du chômage est la plus faible (+28%, contre +68% en moyenne nationale).

Mais la candidate du PS Véronique Pürro estime que vous n’en faites pas assez pour les plus de 50 ans.

Mme Pürro devrait travailler ses dossiers. Les mesures antichômage doivent être ciblées individuellement par rapport aux problèmes spécifiques de la personne. Si tous les chômeurs de 50?ans étaient les mêmes, ça se saurait! Cela dit, l’allocation de retour en emploi a été renforcée pour les chômeurs dès 55?ans. Pour faciliter son retour à l’emploi, l’Etat prend en charge 50% de son salaire pendant deux ans. Croyez-moi, c’est une mesure très efficace!

Le MCG exprime le sentiment antifrontaliers. Vous qui êtes responsable de l’emploi et du contrôle des conditions de travail, comment
analysez-vous ce qui se passe?

Je sens l’angoisse d’une partie de la population sur l’emploi et la sécurité. Le sentiment d’appartenance à une communauté est menacé et le monde tourne plus vite qu’avant. Nous ne commandons pas les évolutions économiques, mais nous pouvons apporter des solutions concrètes en matière de sécurité et de formation. Pas en montant les gens les uns contre les autres ou en parlant des «amis frontaliers» alors qu’on leur vomit dessus à longueur d’année. La vérité, c’est que Genève ne peut pas se replier sur elle-même. Nous avons besoin de la région et elle a besoin de nous.

En fait-on assez?

Non. On ne forme pas suffisamment les gens dans les secteurs porteurs. Et d’autre part on ne forme pas assez d’apprentis. La meilleure garantie contre le chômage, c’est l’apprentissage, pas le doctorat! Mais aujourd’hui, de telles exigences administratives et techniques pèsent tant sur les maîtres d’apprentissage que c’en est absurde.

Pour répondre à la population, il faut l’écouter. Or, le Conseil d’Etat veut diminuer le nombre d’administrateurs des entreprises publiques, alors que le peuple a déjà refusé un projet.

On ne peut pas fonctionner en prenant des décisions à 25. Là aussi, les temps ont changé. Un conseil doit pouvoir être réactif et ses membres responsabilisés. En tant qu’élu, je dois assumer le fonctionnement des institutions. Mais je dois avoir confiance en elles et être sûr que les conseils fonctionnent.
J’ai ainsi réduit la dimension de certains conseils d’administration, notamment celui de l’Hospice général, qui défrayait la chronique depuis des années, avec notamment des dépassements de crédits de plusieurs dizaines de millions en 2004 et 2005. Aujourd’hui les problèmes sont réglés. L’Hospice parvient même à des résultats meilleurs que prévus au budget.
(mbn)

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