Une enseigne au graphisme d’un autre âge, des fauteuils au cuir usé; bref, un salon de coiffure à l’ancienne comme on n’en voit plus. Oui, sauf que ce barbier de village a pignon sur tarmac. Il occupe depuis quarante ans 100?mètres carrés de la zone aéroportuaire. Cointrin a son Figaro et son Figaro est triste. Le 15 décembre prochain, il doit fermer boutique, rendre les clés et libérer la place.
La place est convoitée à cet endroit. Les plans de réaménagement de l’espace shopping-galeries sont depuis longtemps dessinés, les travaux commenceront cette année encore. Finies, les coupes minute juste avant de sauter dans son avion. L’avis mortuaire figure sur le comptoir: «La direction de l’aéroport ayant décidé de ne plus maintenir de salon de coiffure dans le bâtiment principal, au niveau des départs, nous sommes dans le regret de vous annoncer notre fermeture prochaine et définitive.»
Regret partagé: plus de mille clients fidèles ont pétitionné pour réclamer le maintien de leur coiffeur favori. Il s’appelle Gino Ianni et brandit la longue liste des signatures de soutien récoltées entre deux shampoings et deux réactions de colère. «Les gens sont indignés et le font savoir dans la marge en ajoutant à leur nom des mots de réconfort», souligne-t-il. Des noms aux origines multiples – Londres, Edimbourg, Madrid, Rome ou Moscou –, des people, des élus politiques, des simples citoyens. «Mme Calmy-Rey est déjà venue une bonne demi-douzaine de fois chez nous. A titre privé comme quantité de Genevois anonymes qui profitent de nos horaires et de notre disponibilité.»
Sur ce plan-là, Gino et ses quatre employés sont en effet sans concurrence. Ils coiffent sept jours sur sept, à Pâques comme à Noël, et le dimanche matin dès 7?h. Une offre dominicale exclusive qui a son bouche à oreille. «Souvent, on travaille sans avoir le temps de manger. Certains week-ends, on ne désemplit pas. Nos clients viennent sans avoir réservé, sachant qu’ils seront pris. On opère plus vite que les compagnies d’aviation dont les retards nous apportent du monde en plus.»
Résumé ainsi, le Jet-Express-Salon de Cointrin n’est pas seulement une adresse utile, c’est «une institution, un monument». Son responsable manie l’hyperbole avec la fougue des sursitaires. Après plus de quarante ans dans le métier – de son Italie natale aux grands hôtels genevois –, Gino, «one of the best», sait que son dernier vol, ciseaux en mains, approche. La direction de l’aéroport ne changera pas d’avis.
Son porte-parole, Philippe Roy, confirme la décision irrévocable: «Le proche contrôle de sécurité doit être agrandi. On a besoin de place. Il est donc nécessaire de réorganiser la zone au niveau départ», déclare-t-il. Avant d’ajouter, d’une voix ferme: «On estime par ailleurs que ce salon ne répond pas aux attentes commerciales. Plus de 8000 personnes travaillent chaque jour sur le site aéroportuaire. C’est une petite ville et son salon n’est pas aussi fréquenté que cela, si l’on en juge par son chiffre d’affaires. Enfin, je rappelle que M.?Ianni est également responsable d’un second salon, situé au niveau de la galerie marchande de la gare CFF. Si ses clients sont aussi fidèles qu’il l’affirme, ils ne manqueront pas de parcourir les 100 mètres qui les séparent de cette adresse. En profitant du parking de la Migros, ils auront moins à marcher.» L’argument ne console pas le Figaro. «Je soutiens ma profession. A cet endroit-là, elle répond à une réelle attente. J’ai besoin de 30 mètres carrés. Je ne demande pas la lune, juste un petit espace pour continuer à satisfaire ma clientèle.» Demande irrecevable: «Nous sommes à la recherche du moindre mètre carré», martèle Philippe Roy. La messe est dite. Couper les cheveux en quatre n’est pas vraiment dans la politique de l’aéroport.