RECIT

Il n’est pas facile de se faire des amis suisses

Par Antoine Grosjean, Dejan Nikolic. le 15.05.2010 à 00:03

Américaine installée à Genève depuis 18?mois, Kelly Brownlee fait de gros efforts pour apprendre le français. Malgré son goût pour les traditions et l’histoire locales, l’intégration à la population suisse n’est pas évidente.

 

S’il fallait lui faire passer un test de «suissitude», comme dans le film «Les faiseurs de Suisses», Kelly Brownlee ferait probablement un sans-faute. Fondue, désalpe, Fête des vendanges, Escalade, marmite en chocolat, etc.: cette Américaine de 49?ans et son mari, installés à Genève depuis à peine dix-huit mois, ont entrepris une véritable plongée dans le folklore suisse et genevois. Mais malgré leurs efforts pour s’intégrer, ils peinent encore à se faire des contacts durables dans la population autochtone.

«Les premières semaines à Genève étaient dures, se remémore Kelly. J’étais seule, mon mari ne m’a rejointe qu’après cinq semaines. C’était le mois de juillet, beaucoup de gens étaient en vacances. Et je suis aussi un peu timide. Le 1er Août, je l’ai passé seule chez moi…» Côté travail, ses collègues du Conseil œcuménique des Eglises, où elle officie comme collectrice de fonds, sont quasi tous des expatriés comme elle. Peu de Suisses avec qui se lier.

Passionnée par l’Escalade

Deux mois après son arrivée, elle s’adresse au Centre d’accueil de la Genève internationale (CAGI). Créé en 1996, celui-ci a pour but de faciliter l’intégration des fonctionnaires internationaux et autres employés de missions permanentes, de consulats ou d’ONG, en leur offrant une assistance pratique et en leur proposant des activités culturelles. «Cela a tout changé! Ça m’a ouvert les yeux sur Genève.» Elle s’intéresse notamment à l’histoire locale, à l’Escalade en particulier. «Cela dit beaucoup sur le caractère des Genevois, sur leur goût pour l’indépendance.» En décembre, avec son mari, elle assiste au cortège dans la Vieille-Ville. Ils achètent même une marmite en chocolat!

Kelly se met rapidement à prendre des cours de français, deux fois par semaine, histoire de rafraîchir les connaissances acquises vingt ans plus tôt à l’université. Elle participe aussi au programme d’échanges linguistiques du CAGI, qui lui permet de converser avec des personnes francophones désireuses d’apprendre l’anglais: elle les aide à progresser dans la langue de Shakespeare, et eux l’aident dans celle de Molière. C’est ainsi qu’elle rencontre régulièrement Alain. «C’est le seul vrai Genevois que je connaisse.»

Car malgré tout, la barrière linguistique l’empêche pour l’instant d’aller vraiment au contact des Suisses. «Je ne me sens pas encore assez à l’aise avec le français. Mais je travaille très dur», déclare-t-elle en exhibant son manuel truffé de notes, fière comme une écolière qui a reçu un satisfecit. «Je révise une heure et demie par jour!» Son mari, lui, a jeté l’éponge, découragé par les embûches de la langue française.

Appenzell, désalpe et vins du terroir

Le couple fait tout son possible pour s’intégrer à la vie communale, cantonale et nationale. «Nous suivons les grands sujets de votation, comme celui sur les minarets, mais moins la politique locale, car nous n’avons pas le droit de vote, explique-t-elle. J’ai regretté de ne pas pouvoir voter sur la loi sur l’énergie, qui nous concernait directement, en tant que locataires.»

Kelly et son mari vont régulièrement se balader dans la campagne genevoise, assistent à une désalpe à Saint-Cergue, font la Fête des vendanges à Russin, visitent le Lötschental, le Tessin et Appenzell pendant les vacances d’été, passent des week-ends en Valais, apprécient les filets de perche et s’efforcent de boire du vin produit localement. Kelly apprend même à faire la fondue, et participe à un atelier de cuisson du pain au feu de bois dans sa commune. «Je me suis fait plus de pain que d’amis!» plaisante-t-elle. «En Suisse, il n’est pas facile de parler aux gens dans la rue ou dans le bus. Chacun est dans sa bulle, surtout les jeunes. Il est même difficile de faire connaissance avec ses voisins. Aux Etats-Unis, c’est très différent, les gens sont plus chaleureux.»

Soif de contacts

Dans l’immeuble où habitent les Brownlee, au Grand-Saconnex, vivent principalement des expatriés. Mais aussi un couple de Suisses: «La femme est patrouilleuse scolaire, alors chaque matin en traversant le passage pour piétons, je parle un peu avec elle. Mais je ne suis jamais entrée dans son appartement», raconte Kelly.

Pour elle, participer à un événement culturel ou musical, par exemple, ne suffit pas à faire une bonne intégration: «On peut très bien y aller sans parler à personne. Je remarque aussi que chaque communauté vit un peu séparée des autres, avec ses propres activités, ses fêtes, etc.»

Ce que souhaiterait l’Américaine, qui dit vouloir vivre en Suisse aussi longtemps que possible? Que des organismes comme le CAGI lancent un projet où des locaux inviteraient des expatriés à manger chez eux, afin d’avoir de vraies conversations. «En dix-huit mois, mon mari et moi n’avons pas partagé un seul repas avec des Suisses…»

 


 

De multiples outils d’intégration pour les étrangers existent à Genève

Alors que des voix s’élèvent pour exiger des résidents étrangers des efforts d’intégration, il n’est pas inutile de rappeler ce qui est fait pour les aider. Divers sites Internet, publications et organismes œuvrent dans ce sens, parfois de manière très ciblée, à l’instar du Centre d’accueil de la Genève internationale.

Récemment, le Bureau de l’intégration du canton a aussi mis en place des séances d’information, en partenariat avec l’Université ouvrière de Genève (UOG).

En deux heures, divers thèmes sont abordés, comme les institutions suisses et genevoises, le système scolaire, la santé, le monde du travail, le logement, la culture mais aussi les us et coutumes, les habitudes et traditions locales, etc. Tous les nouveaux arrivants recensés sont invités, la participation n’étant pas obligatoire.

Les séances ont lieu en huit langues: français, anglais, espagnol, portugais, albanais, turc, arabe et chinois. Un premier volet de sessions s’est achevé cette semaine par une information en chinois. Une première. Sur 80 Chinois installés à Genève depuis une année, 25 étaient inscrits, une proportion supérieure à la moyenne de 10%.

En préambule, le délégué à l’intégration, André Castella, les encourage notamment à apprendre le français, et à… faire des enfants, «un bon moyen de prendre racine». Après l’exposé donné par une de leurs compatriotes bilingue, les résidents chinois ont pu poser des questions. Plutôt jeunes, ils étaient venus avec des préoccupations très pratiques et précises: permis de séjour et de conduire, chômage, AVS, Prud’hommes, impôts, assurance maladie, droit d’acheter un logement, etc. La plupart sont repartis satisfaits.

Voie royale d’intégration

Chaque année, Genève attire environ 5000 nouveaux expatriés du secteur privé. Par conséquent, l’une des voies royales pour se constituer de solides repères dans la cité, c’est à travers son employeur.

Avec ses 2900 collaborateurs (70 nationalités différentes), dont près de 15% sont des expatriés au sens strict du terme, Procter & Gamble est l’une des multinationales les mieux rodées aux techniques d’intégration. «La région de Genève est très internationale et il est plutôt aisé de s’y fondre», estime Frédérique Reeb-Landry, directrice des relations publiques du géant américain de la distribution. Pour ce faire, son département des ressources humaines peut compter sur l’appui de diverses agences de relocation, du soutien de la Fédération des entreprises romandes, de la Chambre de commerce genevoise ( lire encadré ) et américano-suisse, de l’aide émanant des autorités genevoises… «Elles sont très à l’écoute de nos besoins», précise la responsable.

En complémentarité, l’entreprise a mis en place son propre dispositif d’intégration. Ce dernier se décline notamment sous la forme de séances de bienvenue, de cours de langues, de mécénat de compétences envers les associations locales et de programme de volontariat. «Nos collaborateurs offrent à la communauté environ six cents heures de leur temps, explique la porte-parole. Comme par exemple lors du nettoyage de la rade en 2009, où plus de 500 de nos employés ont mis la main à la pâte.» Sans oublier les conjoints, qui bénéficient d’un support d’aide à l’emploi.

Mais qui dit intégration ne dit pas reniement de ses racines. Pour maintenir les liens avec sa culture d’origine, les enfants des collaborateurs Procter & Gamble ont la garantie de trouver des places d’école internationale. La multinationale met un point d’honneur à maintenir les réseaux nationaux et offre un voyage de retour aux sources pour les familles, deux à trois fois par an.

Le leader mondial de l’agroalimentaire, Cargill, va quant à lui jusqu’à inviter ses collaborateurs potentiels à une visite de courtoisie. «Parfois même avant de signer un contrat, relève Claudia Lang, spécialiste de la mobilité globale au sein de la multinationale, dont le siège planétaire est implanté à Genève. Pour prendre la température et voir si la ville du bout du lac leur convient.»

 

 


 

 

Genève lance son «kit de survie»

GEinfo est devenue le contact privilégié des expatriés. Le colis de bienvenue cartonne.

?Les étrangers en ont rêvé. GEinfo l’a fait. Depuis février 2009, la plate-forme en ligne (www.geinfo.ch), qui se décline également sous forme de guichet permanent à la Chambre de commerce genevoise, est devenue la bouée de sauvetage des étrangers venus travailler à Genève. Sur un simple coup de fil ou un courriel, la cellule répond à toutes leurs questions.

? L’idée émane de Philippe Meyer. «Je me suis inspiré des modèles existant en Grande-Bretagne et dans les pays Scandinaves», résume le membre de la direction de la Chambre de commerce genevoise.

?L’objectif visé est double: fournir un soutien psychologique aux expatriés et les conseiller dans leurs démarches. «Cela peut paraître bête, mais notre outil phare est le «welcome kit», précise Philippe Meyer. Le petit emballage renferme notamment un plan de Genève, «celui édité par les garagistes, le meilleur qui existe». Et contient aussi un fascicule pratique conçu par les sociétés de relocation, une lettre de bienvenue signée du ministre de l’Economie genevoise, un disque bleu de stationnement… «Le paquet est tellement prisé des entreprises que nous sommes parfois en rupture de stock», conclut Philippe Meyer.

??GEinfo, dont le budget annuel avoisine les 80?000?francs, est financé par les mêmes partenaires que le Centre d’accueil Genève internationale, dédié aux seuls fonctionnaires internationaux.

??Depuis les années?90, les agences de relocation renseignent aussi - moyennant finances - les étrangers. Parties d’une initiative privée de conjoints d’expatriés, ces entités se sont professionnalisées
il y a une dizaine d’années.

 

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