A 45?ans, Eric Stauffer, le tribun du Mouvement citoyens genevois (MCG), partage avec Christian Grobet l’honneur d’être le politicien le plus controversé du canton. Alors que son chef de groupe, Roger Golay, ne tarit pas d’éloge sur son leader: «Si vous êtes en panne à Saint-Gall, il viendra vous chercher», assure-t-il, ses adversaires en dressent un sombre portrait.
Son œuvre, c’est d’abord le MCG. «Mouvement blochérien» repeint aux couleurs ni gauche ni droite en 2005, ce rassemblement champignon, compterait plus de 800 membres. Eric Stauffer en est-il le maître absolu? Roger Golay le nie. «Mais il a une idée par semaine», corrige l’ancien président du parti, Georges Jost. Travailleur infatigable, «le patron» s’impose donc par son abattage. Il vit d’ailleurs de la politique. Ses jetons de présence lui assureraient un revenu de 3500?francs par mois, complété par celui de son épouse.
Bête de scène
Avec son accent genevois et nasillard, Eric Stauffer assure le spectacle au parlement. Son rôle? Seul contre tous. Bien obligé. L’Entente le repousse, les offres appuyées d’alliance avec l’UDC n’ont rien donné. «Son bilan est objectivement mauvais», souligne par exemple le libéral Pierre Weiss. «Et il s’en est pris de manière inacceptable à beaucoup de monde, dont la présidente du parlement Loly Bolay. Et déposé des plaintes. Un comportement napolitain.» De son côté, le socialiste Alberto Velasco souligne aussi le comportement «complètement désinhibé» d’Eric Stauffer. Mais explique: «S’il énerve l’élite c’est aussi parce qu’il ne vient pas de ce monde-là, mais il a des côtés touchants.» Le fidèle Golay résume: «Stauffer est son meilleur allié et son pire ennemi. Il ne fait jamais de concessions.»
A Onex, où il est conseiller municipal, le député du MCG ne laisse non plus personne indifférent. Et pour cause! Lors des élections du Conseil administratif où Eric Stauffer est candidat, le MCG détourne un texte du PS Ville de Genève faisant croire à un soutien. «Il a aussi promis à un chômeur un emploi en cas d’élection», déplore le conseiller administratif René Longet. Candidat à la présidence du Conseil municipal, rapporte le mandataire de la télé locale Canal Onex Stéphane Jeanrenaud, Eric Stauffer a démarché de manière assez appuyée les conseillers municipaux pour qu’ils le soutiennent. «Des méthodes peu orthodoxes, à la limite de l’intimidation», estime Jeanrenaud.
Une approche à l’instinct
Du coup, il en effraie certains, comme le démontre la réaction des députés en mai 2009 quand ils découvrent que le tribun vient armé au Grand Conseil. Il est vrai qu’il ne fait pas bon le contrarier: «Je vais m’occuper du MOA dans les six prochains mois», tonne-t-il suite à une embrouille dans ce bar. En juin, il se serait aussi énervé contre un fonctionnaire qui signait sa révocation du conseil d’administration des SIG: «Je t’aurai!» Une anecdote que Stauffer nie. Lui-même, s’estime modéré: «En groupe, les députés se sentent courageux. Mais pas un n’oserait m’affronter seul à seul en débat!»
S’il faut rendre justice au tribun du MCG, c’est qu’il a du courage et du pif. «Il y a une c… dans le potage», explique-t-il au soussigné assez dubitatif en lui exposant la question du revenu surgonflé de Daniel Mouchet, président des SIG. «On lui répondait: sphère privée, quand il réclamait des informations sur les bonus du directeur général: il n’a pas aimé», se souvient Claude Marcet administrateur aux SIG. Même instinct sur les déchets napolitains. Résultat: les SIG auront offert au MCG ses plus belles victoires, de l’interdiction des doubles mandats à la réforme des conseils d’administration des entreprises publiques.
Mais Stauffer ne réussit pas tous ses coups. Avant de «tomber» sur le juteux salaire de Daniel Mouchet, il s’en prend aux bonus du personnel et des directeurs qu’il juge illégaux. Erreur. Il échoue aussi dans sa lutte contre la Fondation de valorisation des actifs de la Banque Cantonale. Un membre du MCG, attaché parlementaire du parti, dénonce l’enrichissement personnel de deux responsables de la Fondation. Stauffer s’engouffre dans la brèche. Après enquête, les accusés sont blanchis. Questionné, le député ne regrette pas ces dégâts collatéraux (lire ci-dessous).
Eric Stauffer exprime le ressentiment antifrontalier face à des institutions qui minimisent. Là aussi sa cible varie: il s’en prend tantôt à tous les frontaliers, tantôt aux «eurofrontaliers» uniquement. Dernièrement, il exempte de reproches les Suisses établis en France. De la xénophobie? «Frontaliers d’accord, Genevois d’abord, ou est le problème?» répond-il. Sous son égide, le MCG s’est fait le porte-voix des corporations qui s’estiment chroniquement maltraitées: policiers, taxis, cafetiers, anti-CEVA.?Il tonne contre les dealers, les voleurs à la tire, promet des solutions, mais «se trompe» dans ses exemples concrets, comme sur le nombre d’infirmières au chômage à la sortie de l’école ou la suppression de lignes de train sur France. Mais qu’importe, dévalant les rues en tracteur, tenant des conférences de presse dans la rue sous le nez des «zizous», Stauffer occupe le terrain. Et finit par séduire au-delà de son camp: l’ancien conseiller national socialiste Jean Ziegler par exemple, qui le trouve «formidablement doué pour la rhétorique, courageux», salue certains de ses combats, tout en trouvant absurde sa lutte contre les frontaliers. «Sans eux – leur compétence en informatique notamment – le secteur des services s’effondrerait en quarante-huit?heures», remarque Ziegler.
«Je déteste les hypocrites. Je défends les Genevois»
Le président du MCG répond à nos questions.
Eric Stauffer, le MCG est un parti sans alliés. Avec qui gouverner si vous êtes élu le 15 novembre?
Au vu des résultats du 11 octobre, certains partis vont devoir changer d’attitude. Il ne peut pas y avoir de majorité au parlement sans nous. Et si on continue à nous laisser de côté, nous aurons 35 députés en 2012!
Si vous êtes élu, où vous voyez-vous siéger?
On imagine que j’ai de mauvaises relations avec les conseillers d’Etat, mais c’est faux! Il faut distinguer l’arène et les coulisses. J’ai pris contact avec la majorité d’entre eux. Ils ne s’opposent pas à ce que je reprenne le Département des institutions. Si tel est le cas, je retirerai immédiatement le projet de loi bâclé sur la police déposé par Laurent Moutinot. La police a besoin de réformes menées avec la base.
Si vous êtes nommé, il n’y aura plus de frontaliers à l’Etat?
C’est vrai, je n’engagerai pas de frontaliers dans mon département si je peux trouver un employé genevois.
Si vous vous occupez de l’Hôpital, comment ferez-vous?
S’il est démontré qu’il n’est pas possible de faire autrement, on ira chercher là où cela s’impose.
Avec 2% de frontaliers à l’Etat central, votre défi semble un peu vain…
Ces chiffres sont manipulés. Aux SIG et aux TPG, presque 50% du personnel est frontalier.
Vous pensez avoir les capacités personnelles pour être conseiller d’Etat? Vous avez le sang chaud quand on vous contrarie…
C’est totalement faux! C’est moi qu’on attaque! On a failli virer ma fille du Collège, sans lui donner de dérogation, parce que c’est ma fille. On a aussi viré mon ex-femme de son travail à cause de moi. J’ai toujours réagi avec mesure. Quant au fonctionnaire menacé dont vous parlez: je ne vois pas. Si c’est vrai, où sont les plaintes?
Prenons la Fondation de valorisation. Un membre du MCG accuse des responsables d’enrichissement personnel. Vous reprenez l’affaire. Ils sont blanchis. Vous avez tapé à côté?
Quand un citoyen vient vous trouver avec un dossier documenté et une déclaration signée, il faut étudier les accusations. Trop de personnes ont profité de la chute et du sauvetage de la BCGe. Je reste scandalisé qu’on ait confié la liquidation des casseroles à des gens qui les avaient créées. Pareil avec les SIG: je déteste les hypocrites et défends les Genevois.
Peut-on faire confiance à un politicien qui dénonce les frontaliers en s’appuyant sur des chiffres faux sur le chômage des infirmières?
Ces chiffres ont été justes, il y a dix ans. Je devrais être parfois plus précis. Mais dans la chaleur des débats, ce n’est pas toujours facile.
En haut et en bas: les loisirs d’un élu
Eric Stauffer aime les sensations fortes.
«J’adore piloter et suis membre des Aéroclubs d’Annemasse et de Genève», explique-t-il. «On n’a pas droit à l’erreur, il faut prendre des décisions en une fraction de seconde.»
Deuxième loisir: la plongée. «J’en ai 1200 à mon actif. J’adore rester à 40?mètres, me fondre dans le paysage et regarder le paysage s’animer.» On s’en doute, ce n’est pas vraiment possible dans le Léman. «Tahiti, la mer Rouge, les Maldives, c’est mieux.»
Une petite faim? «Vers la rue de Berne, il y a un restaurant qui ne sert que des spécialités genevoises.» Mais le nom de l’établissement lui échappe.
Un paysage? Les Eaux-Vives et la Vieille-Ville. J’aime aussi Loèche-les-Bains: sur la crête en dessus du village, on n’est plus sur terre.
Un héros? Mandela. Vingt?ans de prison pour ses idées et il a été président.