Ces derniers mois, en France comme en Suisse, on assiste à une recrudescence des campagnes de sensibilisation aux dangers d’Internet pour les mineurs. Action Innocence notamment a pris le parti de montrer qu’Internet invite le diable à danser directement dans la chambre des enfants.
Touché! Déjà méfiants envers ce nouveau média, les parents sombrent dans la paranoïa et se mettent à traquer l’image porno potentiellement planquée derrière le moindre pixel. Ils seraient 70% à espionner les activités de leurs enfants sur la Toile. Signe fort: depuis un mois, Action Innocence croule sous les demandes d’information, émanant de béotiens inquiets.
Certes, les cyberdangers peuvent devenir bien réels, les pédophiles utilisent une autre identité sur les tchats pour endormir la méfiance de leurs victimes. «Mais il ne faut pas oublier que le Net n’est qu’un outil qui connecte des gens ensemble, souligne Stéphane Koch, le président de l’Internet Society Geneva. Le Web est un miroir sociologique. On y retrouve les mêmes dangers que dans la vie réelle.»
La faute aux médias?
Pourquoi Internet a-t-il alors si mauvaise presse? «Rien d’étonnant, soupire encore Stéphane Koch. Les médias le diabolisent sans cesse, les familles ne font que suivre l’air du temps» explique-t-il.
Sur la blogosphère, les acteurs du Net s’inquiètent de cette défiance soudaine de l’opinion publique. Les médias sont pointés du doigt, accusés d’occulter les aspects positifs des nouvelles technologies, pour préférer employer un ton alarmiste.
«Faux!, rétorque Tiziana Bellucci, directrice générale de l’association Action Innocence. Personne ne souhaite diaboliser Internet, il fait désormais partie de notre quotidien, tout comme la télévision.» Et tout comme la télévision, il faudra donc apprendre à vivre avec. Exacerbée ou non par les médias, cette peur généralisée vient en grande partie d’un manque de connaissances numériques.
L’école doit s’adapter
La réponse rassurante des associations de prévention? Le filtre parental. Sauf qu’un copain bidouilleur ou encore une aide anonyme sur un forum peut facilement faire sauter cette ceinture de chasteté virtuelle. Autre solution: accompagner l’enfant, lui expliquer les risques pour qu’il soit mieux armé. «Car ce n’est pas parce qu’un enfant maîtrise ces technologies qu’il en maîtrise également les menaces», souligne Tiziana Bellucci.
Mais si les parents eux-mêmes sont largués, qui va guider les innocentes têtes blondes? L’école? «Nous nous retrouvons souvent face à des enseignants perdus par toutes ces nouveautés, raconte la directrice d’Action Innocence. Avec notre travail, on espère parvenir à convaincre un jour les pouvoirs publics qu’il faut instaurer des cours d’Internet obligatoires dans les écoles.»
Stéphane Koch est également convaincu que le DIP devrait s’adapter à ces changements de société: «Le devoir de l’école est aussi de rester en phase avec le savoir, ce qui est loin d’être le cas actuellement…»
Inculture numérique
Mais si tout le monde est d’accord, pourquoi les choses n’avancent-elles pas plus vite? Nombre d’acteurs du Net soulignent l’inculture numérique de nos dirigeants. «Ce n’est pas leur priorité. On l’a vu récemment avec le débat sur l’e-voting, confirme Stéphane Koch. Certains ne maîtrisaient pas ces connaissances! Ils sont comme déconnectés du monde actuel. Ces élites créent une société qui souffre d’un manque de culture virtuelle.»
Résultat: des parents paniqués vont jusqu’à interdire l’accès à la Toile à leurs enfants. Certains craignent que cette méfiance grandissante de la population ne ralentisse les usages numériques ou, pire, rompe le dialogue intergénérationnel. Le terme de «fracture générationnelle» est d’ailleurs régulièrement employé. En devenant un endroit rempli de dangers potentiels et d’interdits, Internet n’est-il pas finalement en passe de devenir le nouveau lieu de transgression? Ultime solution: réapprendre à sa progéniture à décoder ce surplus d’images et d’informations, y compris celles de la télévision. Celle-ci bénéficie d’un grand capital sympathie. Forts d’avoir côtoyé la bestiole durant des années, les parents estiment avancer en terrain connu. A tort? «Pour un enfant, un documentaire ou une publicité, c’est de l’information. Il ne fait pas la différence», rappelle le psychiatre Serge Tisseron. Quant aux images à caractère pornographique ou violent, elles inondent le petit écran comme les téléphones portables. Pourquoi dans ce cas faire deux poids, deux mesures?