Editorial

Editorial: Genève sauve l’honneur et le CEVA

Par Pierre Ruetschi le 30.11.2009 à 00:00

CEVA et minarets. Deux objets sans rapport mais qui, en ce week-end de votations, ont créé un choc d’émotions fortes chez les Genevois.

CEVA et minarets. Deux objets sans rapport mais qui, en ce week-end de votations, ont créé un choc d’émotions fortes chez les Genevois.

Consternation et désespoir d’un côté. Comment les Suisses ont-ils pu approuver à une majorité sans appel l’initiative anti-minarets qui résonne comme une insulte pour les musulmans? Jubilation et espoir de l’autre. En acceptant le surcoût du CEVA, les Genevois ont donné un puissant élan à une Genève capable de s’extraire de ses blocages pour se transformer en métropole régionale. D’un côté ont dominé la peur et l’intolérance d’une Suisse du repli. De l’autre se sont exprimées l’audace et l’ouverture d’un canton qui se donne les moyens de construire son avenir. Deux votes à puissantes dimensions symboliques mais qui auront des effets très concrets et antagonistes pour Genève.

Ville internationale, siège européen de l’ONU, comment Genève va-t-elle expliquer à une communauté musulmane abasourdie et plus généralement à l’ensemble de sa population, constituée à 40% d’étrangers, qu’ils sont toujours les bienvenus? Que Genève affiche le plus fort taux d’opposants ne suffit pas. Ce vote, parfaitement inutile, crée des tensions là où il n’y en avait pas. Aujourd’hui, alors que le monde entier s’indigne et s’interroge sur les motivations helvétiques, même des partisans de l’initiative, dépassés par leur propre victoire, s’inquiètent de l’effet boomerang. Vengeance, boycott, rétorsion… Cet affront à l’islam pourrait coûter cher. Certains, polytraumatisés de la crise, ont glissé dans l’urne un vote de protestation et de méfiance plus que de haine et de défiance. Il en est ressorti une bombe. L’embarras, y compris dans les rangs de l’UDC, est palpable. A Genève, c’est un sentiment de honte qui domine.

Devant la mosquée du Petit-Saconnex se dresse un minaret. Ce quartier, à l’instar du canton, a rejeté l’initiative. Pourquoi? Parce que ses habitants ont confronté les folles allégations des initiants à la réalité du terrain. Musulmans et chrétiens cohabitent sans heurts chez nous. A Glaris et ailleurs, le fantasme des terroristes à domicile, alimenté peut-être par le spectre de Kadhafi ou les violences imputées aux immigrés kosovars, a fait chavirer la majorité.

Ne nous laissons pas entraîner dans une spirale haineuse. Les musulmans de Suisse doivent aujourd’hui démontrer leur sagesse en ignorant cet affront et surtout en renforçant le contact avec tous ces Suisses aujourd’hui mal à l’aise, qui feront un pas dans leur direction. A chacun de tirer les leçons de cette votation. La responsabilité du Conseil fédéral et des partis n’est pas mince. A gauche comme à droite, ils devraient comprendre, une fois pour toutes, que celui qui laisse le champ libre à l’adversaire, surtout quand il s’appelle UDC ou, à Genève, MCG, est toujours perdant.

Ou presque toujours. Car à Genève, MCG et UDC ont enregistré une sévère défaite sur le CEVA. Les Genevois ont plébiscité hier le RER qui devrait rejoindre Cornavin à Annemasse en 2016. Selon le scénario le plus optimiste. Car une douzaine d’irréductibles issus du comité référendaire refusent désespérément le raz de marée pro-CEVA issu des urnes. Ils promettent de se battre jusqu’au bout en maintenant leurs recours contre le passage du train sous leur quartier de Champel. Trop de bruit, trop de nuisances dues au chantier, la qualité de vie du quartier remise en cause. La somme de leurs intérêts particuliers enrobés dans le projet leurre du barreau sud vaudrait donc plus que l’intérêt général. Le déni démocratique est patent.

Quel terrible aveu de faiblesse de faire croire aujourd’hui que c’est la presse, et ce journal en particulier, qui les a menés à la bérézina. Toutes les questions, les plus dures, ont été posées aux deux parties pendant la campagne. Si les réponses des opposants n’ont pas convaincu les Genevois, c’est peut-être qu’elles n’étaient pas les bonnes… Qu’ils reconnaissent aujourd’hui leur échec et quittent enfin le camp retranché des bloqueurs de la République pour rejoindre les rangs de ceux qui bâtiront l’avenir de Genève. Que ces derniers se montrent eux aussi à la hauteur de leurs responsabilités! Genève a une occasion historique de sortir de ses murs modernes du XXe siècle. Une chance que le nouveau Conseil d’Etat doit saisir. C’est bien aux autorités genevoises qu’il revient de prendre les initiatives pour construire, en parfaite concertation avec les Vaudois et leurs voisins français, cette Genève de demain dont le CEVA constitue la première brique.

Ne laissons plus les vieux démons d’ici, à peine somnolents, se réveiller. Ce week-end, les Genevois furent dignes de l’esprit d’ouverture qui fait la réputation de la cité. Ils ont sauvé l’honneur de la Suisse, mais pas la mise.