Editorial

Editorial: Frappée par les crises, la Suisse existe enfin

Par Pierre Ruetschi / rédacteur en chef le 23.12.2009 à 23:59

Jamais, depuis la Seconde Guerre mondiale au moins, la Suisse ne fut prise dans pareil maelström.

Jamais, depuis la Seconde Guerre mondiale au moins, la Suisse ne fut prise dans pareil maelström. Les crises d’une diversité tout à fait extraordinaire se sont succédé à un rythme sans précédent. Chacune a son label chargé d’émotions fortes: liste noire, UBS, HSBC, Kadhafi, Polanski, minarets… 2009 mérite amplement son appellation quasi officiellement contrôlée d’annus horribilis. Des coups de boutoir d’une violence inouïe pour un pays qui se sentait il y a peu encore à l’abri des tremblements de terre et autres vicissitudes planétaires.

Voilà onze ans, les banques et le Conseil fédéral réglaient la douloureuse affaire des fonds en déshérence en allongeant la somme de 1,25 milliard de francs à l’avantage de la communauté juive, lésée dans l’affaire. 1,25 milliard de dollars! Le prix du retour à la paix confessionnelle et financière entre la Suisse et les Etats-Unis paraissait élevé à l’époque. A l’aune des dizaines de milliards de pertes enregistrées par les banques récemment, le montant de l’accord de 1998 paraît totalement dérisoire. Surtout que la Suisse officielle et ses grandes institutions financières pensaient à l’époque avoir satisfait une fois pour toutes ses concurrents sur le marché de la finance mondiale. La Suisse avait non seulement payé, mais elle pensait aussi avoir fait son examen de conscience en créant diverses commissions «de vérité», dont celle dirigée par le brillant historien disparu cette année, Jean-François Bergier. Dans le rapport qui porte son nom, il avait toutefois mis en garde contre la tentation d’arrêter là ce travail d’histoire.

La Suisse, elle, pensait pouvoir passer à autre chose et retrouver le confort de son Sonderfall. La cécité, l’avidité et l’outrecuidance de quelques-uns de ses banquiers l’a fait replonger. L’acharnement des rivales financières de la Suisse, lancée dans une chasse aux sorcières fiscale, a fini d’entraîner les banques vers des profondeurs.

Le pays se trouvait en état d’apnée lorsqu’il a subi le choc de l’interdiction des minarets conférant à la crise nationale la dimension communautaire et religieuse qui manquait encore pour la comparer à celle des années 90.

Qui aurait pensé, il y a un an seulement, qu’à la fin de 2009 le secret bancaire appartiendrait à l’histoire? Et qui aurait imaginé que le monde entier débattrait pendant des semaines de notre prétendue hostilité aux musulmans remettant en cause la base même de l’Etat helvétique: la démocratie directe.

Qui enfin aurait imaginé que le colonel Kadhafi, usant et abusant de l’arme des otages, aurait pu entraîner une crise aussi grave au sein même du Conseil fédéral, jetant une lumière crue, voire cruelle, sur un gouvernement mal conçu pour fonctionner sous une telle pression.

Nous avons vécu une année révolutionnaire sans en prendre complètement la mesure, car la vitesse des événements a brouillé la vision. Les crises jouent le rôle d’accélérateur de l’histoire. Il s’agit de faire face, mais sans précipitation et surtout en ne cédant pas à la tentation extrémiste induite par la peur. La crise économique ne sera pas résolue en tuant la libre circulation des personnes. Le malaise confessionnel ne sera levé ni par le refoulement des musulmans ni par un extrémisme laïque qui mettrait les signes religieux quasi hors la loi. Suivons l’exemple de ces paroisses de quartier et de campagne que nous avons visitées (voir dans ces deux pages). Musulmans et chrétiens y cohabitent harmonieusement car il y règne un véritable esprit de tolérance et d’ouverture.

Profitons aussi de ce chapelet de crises pour nous redéfinir face au monde. Car la Suisse existe, enfin. Son image est peut-être moins reluisante. Mais nous disposons d’une occasion unique, grâce à cette visibilité, pour expliquer nos valeurs, nos convictions mais aussi une volonté de nous adapter, d’exister autrement, sans perdre notre âme; exister un jour dans l’Union européenne avec laquelle nous partageons trop de valeurs fondamentales pour rester définitivement en marge.

2009, annus horribilis, fut l’année du chaos. 2010 sera, espérons-le, celle de la reconstruction et d’un nouveau départ. Entre les deux, profitons de cette période de transition. En cette veille de Noël, l’heure est à la trêve et à la réflexion. Et à vous tous, chers lecteurs, la rédaction vous souhaite de joyeuses Fêtes.

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