Mardi après-midi, Laila Bernichi, directrice de la Boutique des Bergues, a passé près d’une heure en cellule. Au poste des Pâquis, bien connu des dealers. Le «délit» de la commerçante est d’une autre nature. Elle n’a pas affiché des prix en vitrine dans son magasin de prêt-à-porter féminin.
Durant la visite de l’inspectorat des prix, la commerçante a même eu droit à une authentique descente de police! Au moins six agents en uniforme «et deux autres qui sont venus après coup, dit-elle. C’était totalement disproportionné.»
En plein essayage
Laila raconte: «Vers 15?heures, trois inspecteurs du Service du commerce sont arrivés. J’étais au sous-sol avec deux clientes saoudiennes. L’une désirait une robe de soirée à 2500?francs. Elle était en plein essayage, à moitié nue.»
Le neveu de Laila, un étudiant de 19?ans habitant à Lyon, se trouvait au rez-de-chaussée de la boutique. «Il m’a dit de monter. L’inspecteur des prix m’a alors demandé mon identité. Je lui ai répondu que j’étais occupée avec des clientes, lui ai demandé de se pousser, car il pouvait les apercevoir d’où il était, et de revenir plus tard. Je travaillais! C’est vrai, je n’avais pas eu le temps de mettre des prix sur les nouvelles robes des mannequins en vitrine, installées la veille.»
Devant le refus de la commerçante, l’inspecteur a alors appelé la police. «Au moins deux patrouilles sont venues, explique Patrick Pulh, porte-parole de la police. Cette dame a mis les inspecteurs du commerce dehors, son neveu travaille au noir, elle a même tenté de le cacher au fond de la boutique, et ils n’ont pas voulu décliner leur identité. Ils ont été conduits au poste puis relâchés quand les identités de chacun ont été déterminées.»
La version de Laila est bien différente. «Je suis directrice de la boutique depuis dix ans, inscrite au Registre du commerce et actionnaire de la société. Il était facile de vérifier mon identité. Que j’ai d’ailleurs donnée aux policiers quand ils sont arrivés. Quant à cacher mon neveu, c’est absurde.» De fait, les deux sous-sols, visibles depuis le rez, sont puissamment éclairés et dépourvus de recoins.
Laila poursuit: «J’ai appelé mon administrateur pour qu’il vienne régler le litige, mais les policiers n’ont pas voulu l’attendre. Ils nous ont embarqués.» Son neveu précise: «Je leur ai montré mon passeport, mon certificat de scolarité et la photocopie de ma carte de séjour.» Au poste, ils ont été placés dans deux cellules. «Durant trois quarts d’heure, insiste Laila. Puis mon administrateur est arrivé. Alors un gendarme m’a fait sortir par une petite porte, sans explication. Il n’y a pas eu de déposition.» Son neveu a été relâché juste après: «Je n’ai même pas eu le temps de lacer mes souliers. Le policier m’a déclaré que j’étais sous mandat d’arrêt et en liberté provisoire!»
Commerçante ulcérée
«Nous sommes désolés de ce qui s’est passé, mais c’est la procédure, indique Metin Türker, chef au Service du commerce. Si cette commerçante et son neveu avaient décliné leur identité, dont nous avions besoin pour dresser un procès-verbal, nous n’aurions pas appelé la police, bien qu’ils étaient en infraction et que le jeune homme travaillait au noir.» Laila bondit. «Mon neveu est en vacances et vient me voir de temps en temps à la boutique pour me rendre de menus services, comme aller me chercher un sandwich à midi. Je suis seule, je ne peux me permettre de fermer durant la journée, surtout pendant les deux meilleurs mois de l’année!»
La commerçante ne tient pas à déposer plainte, «ça ne servirait à rien», dit-elle. Elle s’attend à recevoir une amende pour le non-affichage des prix. Mais elle est ulcérée par l’attitude des policiers. «Tout le quartier les a vus. Mais pourquoi un tel déploiement? On m’a traitée comme une criminelle, je suis dégoûtée. Après ça, j’ai envie de tout vendre, de tout arrêter!»