La droite a gagné, mais elle se gardait hier soir de tout triomphalisme, se disant «consciente de ses responsabilités». Comment l’Entente va-t-elle gouverner, maintenant qu’elle a repris la majorité après quatre ans de «cohabitation» avec la gauche?
«Ces quatre dernières années, nous devions sortir des positions partisanes pour tenter de construire de larges majorités, analyse le conseiller d’Etat sortant Robert Cramer. J’ai le plus grand respect pour l’équipe qui va se mettre en place, mais la dynamique risque d’être différente.» En clair, après avoir rongé leur frein durant quatre ans, les partis de l’Entente pourraient se montrer beaucoup plus revendicatifs.
C’est aussi ce que craint David Hiler. «Ces revendications risquent de venir surtout du parlement. Et cela va nous compliquer la tâche», glisse le ministre des Finances, qui cachait mal une certaine tension hier soir. L’écologiste pense notamment au statut des fonctionnaires ou à la fusion des caisses de pension, où les négociations risquent de devenir plus tendues. «La configuration politique est désormais moins équilibrée.»
Mais l’écologiste nuance son propos. «Les camps qui voudraient aller trop loin se feraient sèchement barrer la route. Et il reste toujours l’arbitrage du peuple.» En clair, si la droite se montre trop gourmande, elle sera vite stoppée par la démocratie directe.
Le radical François Longchamp partage cette analyse. «La législature précédente avait été celle de tous les blocages. Ces quatre dernières années, nous avons au contraire réussi à mener des réformes importantes en se basant sur de larges majorités. Cette méthode a fait ses preuves, nous allons la conserver.»
Pour le radical, les enjeux dépassent aujourd’hui les logiques partisanes. Sur la mobilité, la sécurité ou l’emploi, le gouvernement devra élaborer des projets «capables de passer devant le peuple». Autant dire que l’état d’esprit qui a prévalu avec l’équipe actuelle doit être maintenu. C’est aussi le message qu’il perçoit dans les résultats d’aujourd’hui. A l’entendre, ce n’est donc pas une droite arrogante qui reprend le pouvoir au gouvernement.
Le libéral Mark Muller est sur la même ligne. «La bonne entente est un facteur d’unité, et donc d’efficacité. Nous allons essayer de conserver la dynamique actuelle. Mais la collégialité ne signifie pas que l’on ne peut pas imposer nos solutions.»
C’est d’abord dans le redécoupage des départements que cette nouvelle majorité va se manifester. «La séparation de l’Aménagement et des Constructions a été imposée par la gauche. Nous allons réunifier ces deux secteurs.» En matière de transports, Mark Muller annonce une reprise en main au profit du transport individuel. Il est aussi fort probable que la traversée du lac revienne sur le tapis. Mais là encore, assure François Longchamp, en proposant une solution qui tienne compte des besoins en termes de qualité de vie au centre-ville. Bref, une solution «qui doit trouver une large majorité dans la population.»
La folle journée qui a vu basculer la majorité
Le dimanche électoral a été marqué par un suspense inédit.
«C’est du jamais-vu!» L’exclamation a été maintes fois réitérée hier par le chancelier Robert Hensler, qui pilotait son ultime dimanche électoral, après seize?ans de service. En effet, il a fallu attendre le début de la soirée pour disposer d’une image nette du nouveau Conseil d’Etat. Si un trio de tête, composé de David Hiler, François Longchamp et Pierre-François Unger, s’est affirmé d’emblée, les détenteurs des places suivantes, de la quatrième à la huitième, se sont longuement débattus dans un mouchoir de poche. Les premières tendances, dévoilées à 14?h?45, laissaient encore au MCG l’espoir de jouer les trouble-fêtes alors que l’échec de l’UDC était déjà consommé. Deux heures plus tard, la défaite des populistes était certaine.
Pour les socialistes, ce fut la douche froide. A 15?h, Véronique Pürro était incluse de justesse dans le septuor gagnant, lorsque les premiers résultats nominatifs ont été dévoilés par le chancelier. Quelques minutes plus tard, on apprenait qu’il s’agissait d’une erreur de lecture! La blonde socialiste cédait sa place à la Verte Michèle Künzler et tombait en huitième position. Une place qu’elle ne quittera plus, même si à 17?h?30, le chancelier lui accorde encore «toutes les chances pour gagner le septième ciel… euh… siège».
Jusque vers 19?h, la gauche garde l’espoir d’une dégringolade libérale, qui lui permettrait de garder sa majorité. Elle n’est jamais survenue. Mais le camp libéral s’est fait une frayeur lorsque, vers 16?h, les projections donnaient le sortant Mark Muller 7e, derrière sa camarade de parti Isabel Rochat.
Candidats planqués
Dans ce climat instable, les partis ont dépêché leurs présidents et ténors pour tenir en haleine les médias audiovisuels, occupés depuis des heures à gloser sur l’imprévisibilité du scrutin. «Ils meublent, ils nous cassent les pieds, mais nous, on cache nos candidats qui ont l’interdiction de sortir», lâche un député, pendant que la RSR interviewe le Bouffon.
De fait, jusqu’à la fin de l’après-midi, seuls les postulants MCG occupent le terrain à Uni Mail, avant que les prétendants de l’Entente, plus ou moins rassurés, finissent par apparaître. Mais à 18?h, sur la RSR, Isabel Rochat expose encore sa «prudence». Le radical François Longchamp fait son entrée quelques minutes plus tard, sous un tonnerre d’applaudissements. Il est noyé dans la foule, seule émerge la tête de son homologue municipal Pierre Maudet. Pierre-François Unger distribue les accolades, Mark Muller ne dédaigne pas la bière du pub d’en face.
Gauche funèbre
La résignation commence à se lire sur les visages socialistes, alors que leur ancienne conseillère nationale Amélia Christinat pleure sur Léman Bleu, comme le journaliste l’a priée de le faire. A leur stamm, dans un troquet voisin, les regards se fixent sur l’écran qui diffuse le match Suisse-Nigeria.
Le score est nul à ce moment, mais semble-t-il moins affligeant que celui que récolte le PS sur l’écran voisin. Charles Beer est là, sombre, mais pas sa colistière.
Branle-bas vers 19?h: l’Alternative se décide à se rendre à Uni Mail. Le groupe Vert est à la fête, mais fait silence en rejoignant ses alliés du parti à la rose. Echanges de fleurs et d’embrassades dans un silence plombé. On dirait des funérailles. Bousculée par un preneur d’image, Véronique Pürro parvient à sourire aux photographes. L’édifice est déjà presque vide. «Pas drôle de gagner avec des alliés qui perdent», soupire une Verte.
Maya Cramer, qui s’apprête à retrouver un époux plus disponible après douze ans d’éclipse, dispense des conseils à la famille Künzler, qui devra s’habituer à perdre un peu de vue un être cher. «Pas la peine de prendre des photos, la presse s’en charge!» sourit-elle. Les représentants de l’Entente encore présents sont guillerets. C’est la bérézina sur leur gauche et sur leur droite, mais eux sont épargnés. La suite des réjouissances?
Les déchirements programmés du MCG, espèrent plusieurs députés. Pour eux, le fait que Mauro Poggia ait réalisé un meilleur score que son colistier Eric Stauffer est un début prometteur.
Marc Moulin