A force d’être raviné par des petites mains qui grattent les interstices à la recherche de drogue, le muret du square Galiffe a fini par s’effondrer sur lui-même. Une ruine, un tas de cailloux aux abords des voies de chemin de fer. Pareille mésaventure ne risque pas d’arriver à la basilique Notre-Dame. Elle tient debout, grâce aux bons soins d’un tailleur de pierre. Ce dernier, appelé en urgence par le sacristain, a dû changer une plaque en marbre de la façade sud. Elle menaçait de se déchausser. Coût de la restauration: 2000?francs. Plainte a été déposée.
«Vendre du mur d’église»
Ici, on ne cache pas la drogue, on l’extrait sous forme de poudre brune pour la couper à celle de l’héroïne. Dans le milieu de la drogue, on appelle ainsi cette supercherie: «vendre du mur d’église». Au pied de ce même mur, côté place des Vingt-Deux Cantons, un tronc d’arbre tronçonné. Son nom: la souche aux antivols. Cachés dans ses racines, les chutes des habits dérobés dans les magasins du quartier.
Le quartier est celui de la gare. Il porte la griffe de ses résidents permanents et offre toutes sortes de raccourcis instructifs. Drogue et délinquance font ménage commun. L’équation est connue, elle se vérifie sur le terrain. Le terrain est un négoce à ciel ouvert, le point d’arrivée des produits de consommation courante.
Au choix: héroïne, cocaïne et Dormicum. Surtout le Dormicum. «Un bleu toutes les deux heures», disent les polytoxicomanes de la Rotonde, qui se l’arrachent. Ce petit cachet couleur du ciel est actuellement le produit phare sur le marché parallèle des médicaments au détail. Leur provenance est souvent douteuse. Les pharmacies se visitent en dehors des heures d’ouverture, les caméras de surveillance en témoignent.
Il est originaire d’Italie, domicilié à Genève et âgé de 26?ans. Poursuivi pour vol et faux dans les titres, après avoir soustrait des ordonnances dans la boîte à lait d’un cabinet médical. Un «récurrent» qui rejoint la longue liste des interpellations de la semaine. Derrière le toxicomane en cure se cache le revendeur de comprimés prescrits par le médecin traitant. Entre 7 et 20?francs l’unité, prix de base. De quoi désobéir au protocole de sevrage et recommencer à «chasser le dragon», en fumant sa «goutte» sur une feuille d’aluminium.
On vient du Valais
On trouve de tout à Cornavin et ça se sait jusque très loin à la ronde. Pour les «Zizous» (voleurs à l’astuce), le Rivotril. Mélangé à l’alcool, il joue les coupe-faim, coupe-froid, coupe-peur. Sentiment d’impunité renforcée dans la commission des délits. Ils viennent se charger à la gare avant de se mettre au travail. On exagère? Non, on observe simplement la bande se répartir les rôles et le butin, sous la marquise, à la sortie de l’escalator. Casting quotidien, point de ralliement: ils sont là à demeure.
D’autres prennent le train. Un acheteur arrive du Valais. «A Sierre, on ne trouve pas; à Sion, éventuellement une dose; à Lausanne, personne n’entre en matière sur plus d’un gramme et c’est très cher. A Genève, il y a toujours de la came en quantité, et à bon prix», résume ce trentenaire, les poches pleines de cash. Cagnotte valaisanne. Une dizaine de consommateurs comme lui l’attendent au retour.
Ce pot commun, qui démultiplie le pouvoir d’achat tout en couvrant les frais du voyage, passe aussi volontiers la frontière. La France voisine rallonge les kilomètres et les péages. Lyon, la Drôme et, dernièrement, une voiture partie de Montpellier. La place genevoise étend son capital d’attraction.
Les dealers itinérants se passent le mot, échangent adresses et numéros de téléphone. Ils savent trois choses: que l’accès à la drogue est plus facile que chez eux, que la drogue est rarement en rupture de «minigrip» à 5?grammes l’unité, que les risques judiciaires sont infiniment moindres.
Genève, un eldorado?
Un consommateur arrêté dans une ville française avec 5 à 10?grammes sur lui encourt jusqu’à une année de prison. Il est mis à l’ombre tout de suite. A Genève, s’il a ses papiers sur lui, pour la même quantité d’héroïne, il recevra une contravention de 300?francs, soit un avertissement pécuniaire sans frais. Le plus dur pour lui, c’est de rentrer. Il a cassé le pot, et le pot est vide.
Alors, plutôt que de retourner au pays chercher l’embrouille, il s’installe. La Cité de Calvin l’héberge, sans domicile fixe. «Je suis à la rue, je dors dans les allées et les parkings souterrains. Je trafique un peu, sauf mon corps, ma dernière dignité. Il a besoin de 200?euros par jour. A Annecy, où je suis née, je ne trouve ni drogue ni argent», résume cette SDF de 27?ans, plusieurs fois refoulée, à chaque fois revenue.?
Les vrais chiffres de la toxicomanie
Sur les 5000 toxicomanes que compte le milieu à Genève, 3000 sont Français et quelques centaines d’entre eux prolongent leur séjour, clandestinement. Les «locaux», eux, sont minoritaires: 1500 ont leur domicile dans le canton, 500 habitent ailleurs en Suisse romande.
D’où sortent ces chiffres, impopulaires et rarement évoqués au grand jour? De la réalité de notre ville, de l’estimation recoupée entre la Brigade des stupéfiants et les enquêteurs de sécurité publique. L’un d’eux s’appelle Ulrich Schelling. Un flic de terrain. Les «tox» le tutoient, les «sociaux» le vouvoient à distance. Le mobilier urbain, à proximité de la gare, signale sa présence: «Fuck Nounours!» Carte de visite taguée par un client fâché.
L’homme s’en accommode avec le sourire. Depuis cinq ans, il tient la rue. Près de 300 auditions en 2009, consignées sur sa «batteuse» (machine à écrire) du poste de Cornavin, pour 100?personnes arrêtées sur les douze derniers mois. Des plaquettes de «médic» dans tous les tiroirs. Une vraie pharmacie à lui tout seul.
Retour à la case délinquante: 60% des délits commis à Genève sont liés à la drogue. «Ce n’est pas un problème, c’est le problème», renchérit un collègue, entre deux fouilles corporelles. Le problème a son «aimant», le Quai 9, le local d’injection situé derrière la gare. Dans ses murs, les toxicomanes sont traités comme des malades; dans ceux de la police, comme des délinquants.
L’enquêteur enfonce le clou: «L’Hospice général est en train de faire le ménage. Le nombre de personnes précarisées augmente chez les drogués. Ils n’ont plus d’autre choix que de tomber dans le trafic, le vol, le cambriolage. Ce milieu est, par nécessité, criminel. Il a besoin d’argent pour entretenir, coûte que coûte, sa dépendance.»
La mafia albanaise, qui le fournit, le sait mieux que personne. Cinq dealers, parlant cette langue, ont été arrêtés depuis lundi dans les parcs de la ville. D’autres – des «primaires», inconnus des services de police – ont déjà pris leur place.
Sur le marché
Les prix fluctuent en fonction des produits disponibles.
? La dose d’héroïne (0,2?gramme): 15?francs. Le minigrip d’héroïne (5?grammes): 150?francs.
? La boulette de cocaïne (entre 0,4 et 1?gramme): de 40 à 100?francs.
? Le somnifère Dormicum, contenant des benzodiazépines: entre 7 et 20?francs le comprimé à Genève. A Lausanne, 20?francs et plus. Comme autrefois le Rohypnol, il a envahi le marché de la drogue.
? Le Rivotril (utilisé dans le traitement des épilepsies): 3?francs le comprimé.
? La méthadone: 15?francs pour 30 à 50?mg.