Elle arrive à l’heure au rendez-vous, l’estomac vide, le regard préoccupé. «Je ne mange plus depuis trois jours», explique la femme convoquée au poste de police. La peur du gendarme? Non, du plombier. Elle craint que ce dernier, appelé en urgence à son adresse au milieu de la nuit, ne dévoile les conditions dans lesquelles il a dû travailler, comment il s’est frayé un passage pour accéder à la baignoire qui fuyait de partout. «L’inondation était importante, ça coulait le long des gaines électriques», notera le réparateur dans son rapport transmis aux agents qui l’accompagnaient.
Le document restera en mains confidentielles. La Diogène démasquée peut rentrer chez elle: les voisins n’ont rien vu, le propriétaire ne la mettra pas à la porte. Mais avant cela, elle doit répondre aux questions. Les images prises lors de l’intervention se regardent comme un état des lieux accablant. Elles interdisent la dérobade. La locataire, âgée de 50?ans, s’exécute, comme soulagée de pouvoir enfin partager avec un tiers ce secret domestique entretenu depuis plus de quinze?ans.
«Tout a commencé le jour où la régie a décidé de refaire à neuf les appartements, raconte-t-elle. J’ai été contrainte de déménager provisoirement dans un studio sur mon étage. Ma vie s’est retrouvée enfermée dans des cartons, elle n’en est plus sortie depuis. Les piles se sont peu à peu constituées, limitant progressivement mes déplacements d’une pièce à l’autre. Le salon est désormais inaccessible. J’ai dû m’inventer des points d’appui, apprendre à enjamber mes tas en faisant des sauts de kangourou.»
Ses collègues de bureau ne savent rien de son penchant pour la conservation désordonnée. Pas un mot non plus sur cette angoisse ressentie au moment de découvrir, en rentrant chez elle, que le cylindre de la serrure avait été changé. Surmonter d’abord cette intrusion traumatisante avant de se réapproprier un espace devenu hostile.
«Ma priorité aujourd’hui est de me refaire un parcours. Beaucoup de choses se sont effondrées après le passage du réparateur sanitaire. J’ai perdu mes repères mais pas le désir de jeter et trier ce que j’ai accumulé en quinze?ans. Je me donne six mois pour y parvenir, pour atteindre le store baissé de mon balcon, permettre à la lumière du jour de rentrer à nouveau et inviter du monde à manger.»
La confession s’achève après une heure d’entretien, assumé courageusement, sans questions inquisitrices ni propos culpabilisants. Comme le plombier, le gendarme a fait son travail. Au moment de prendre congé de sa cliente, il lui montre un grand classeur, le répertoire illustré de tous les chantiers de Diogène traités dans son secteur, une bonne douzaine de cas à l’enquête.
A l’image de cette porte entrebâillée qui, à quelques rues de là, refuse de s’ouvrir complètement. Une patrouille opérant de nuit a indiqué l’adresse. Banal contrôle routier. Au volant de la voiture, un conducteur n’arrivant pas à se garer. Marche arrière laborieuse. Dans le rétroviseur, un chargement qui masque la vue. Le véhicule est bourré de journaux, d’habits, de produits alimentaires. Une réserve de guerre sur le chemin de l’exil?
Non, un entasseur compulsif par temps de paix qui rentre chez lui, le coffre rempli. Le lendemain, on sonne à sa porte. Il est midi. Un bruit de papier que l’on froisse, de carton que l’on déplace. Deux yeux qui sortent de leur nuit. «Je dormais, vous m’avez réveillé, repassez un autre jour.» Il n’y aura pas d’autre jour. La voiture n’a plus bougé de son parking. Les contraventions étoilent le pare-brise. Du papier qui s’ajoute à du papier. Encore et toujours.
Diogène se laisse rattraper par sa passion: chasser le vide par le plein
Que font les îlotiers face à ces portes d’appartement qui refusent de s’ouvrir? Ils avertissent la régie de l’immeuble. Que fait le régisseur? Il sollicite son gérant technique qui tente, à son tour, d’entrer en contact, avant d’engager la procédure juridique. Laquelle, au troisième rappel, rejoindra une autre pile sur le bureau de l’huissier judiciaire. De délais en jugements, de jugements en recours, les dossiers en souffrance s’accumulent. Il faut se montrer patient, jusqu’à une année avant de se retrouver devant le seuil d’un Diogène. Et procéder à son ouverture, dans le respect de la loi, en exécutant l’ordonnance délivrée par les tribunaux.
Porter des gants et des bottes
«On se mue en officier public, commente l’un d’eux. Notre seul privilège, à ce stade, c’est de pouvoir pénétrer à l’intérieur, en veillant, par expérience, à porter des gants et des bottes. Un représentant du service d’évacuation nous prête main-forte et gère le garde-meuble de l’Etat.
Aucun gouvernement, à ma connaissance, n’a fixé de base légale à ça. Je laisse au particulier huit jours pour récupérer ce qu’il souhaite. Rares sont ceux qui viennent au rendez-vous. Dans un environnement de puanteur, j’ai pour habitude de tout jeter, le mobilier, les vêtements mités, les affaires personnelles qui n’ont aucune valeur de revente et qui ne sont pas réclamées.»
Et le Diogène lui-même, que personne ne réclame? «On fait du social par défaut, mais ce n’est pas notre métier, répond l’homme à la cravate. Face à un être en haillons, déphasé et ne comprenant pas la raison de ma présence, que puis-je entreprendre, sinon signaler le cas aux services sociaux, qui n’ont pas pour habitude de débarquer à l’improviste, préférant convoquer les gens au guichet pour leur remettre l’argent auquel ils ont droit lorsqu’ils sont sous curatelle. Si je laisse cette femme, qui ne descend plus ses poubelles depuis des années, vivre seule dans son appartement, pieds nus, au milieu des bris de verre, elle risque de se blesser et de se vider de son sang; si je la mets dehors, sans famille, sans logement où aller, je la tue.» Certaines situations sont en effet inextricables et insolubles, dans le temps, bref et brutal, d’une évacuation ordonnée.
Combien de nouveaux cas sont découverts dans une ville comme Genève? «Beaucoup plus qu’on ne croit», répondent d’une même voix les services d’urgence chargés d’intervenir à ces adresses qui ne donnent plus signe de vie depuis longtemps. Six évacuations de ce type ordonnées pour le seul mois de mars. Contrairement aux idées reçues, ce syndrome, improprement inspiré du philosophe grec vivant dans une amphore, n’a pas d’âge, pas de géographie privilégiée, pas de «raison sociale». Selon les rares études qui lui sont consacrées, il affecte une personne sur 2000 dans les sociétés occidentales.
L’altération des sens
Cette personne-là habite la ville comme la campagne, les beaux quartiers comme la banlieue lointaine. Elle est pauvre ou fortunée, jeune ou vieille, elle se reconnaît à sa commune passion dévorante: chasser le vide par le plein. Il en découle une altération progressive des sens. L’œil s’accommode à l’obscurité, l’oreille reste sourde aux bruits extérieurs, le corps ne peut plus marcher droit. Le Diogène est un rampant, il avance comme un soldat dans sa tranchée, comme un animal se réfugiant dans sa tanière.
? «La vie secrète du Diogène», Thierry Mertenat et Magali Girardin. Labor et Fides, 111 pages.
«La vie secrète du Diogène» paraît chez Labor et Fides.
En librairie
Le texte remanié et les images de ces deux pages sont tirés du livre consacré aux personnes souffrant du syndrome de Diogène qui sort aujourd’hui en librairie. Son éditeur, Gabriel de Montmollin, précise dans sa préface les enjeux de l’ouvrage: «Les deux auteurs ont mené leur enquête pendant trois ans, à Genève et ailleurs en Suisse romande. Après avoir publié plusieurs articles sur le sujet dans les colonnes de la «Tribune de Genève», ils ont repris et prolongé leur travail commun. Le Diogène n’a pas vraiment choisi son mal et les pages du livre le disent sur le mode indirect du reportage ou avec les mots du médecin. Chacun des douze cas abordés en autant de chapitres mobilise toutes sortes de corps professionnels – îlotiers, assistants sociaux, nettoyeurs, policiers – dont l’activité mal connue se voit décrite de l’intérieur, manière de rendre hommage à des acteurs mis au défi de gérer des situations parfois insoutenables.»