X est un personnage qu’on ne croise pas tous les jours. Ce quadragénaire aux yeux verts est le patron d’une officine qui prétend défendre «les intérêts stratégiques des entreprises françaises». Autrement dit, qui navigue dans les eaux troubles du renseignement. Souvent présenté comme un ancien agent de la DGSE, le contre-espionnage français, il peut se targuer d’avoir dans le conseil d’administration de sa société deux grands pontes des services secrets français.
Fin 2008, X s’intéresse de près aux fréquentations du procureur de Genève, Daniel Zappelli. L’homme veut convaincre plusieurs journalistes de l’existence d’un complot. «Cécile B. a exécuté un contrat. Vous devriez mieux enquêter. Ceux qui paient ses avocats sont ceux qui lui ont commandité l’assassinat d’Edouard Stern», explique-t-il froidement. Suivant ce scénario, Daniel Zappelli aurait un rôle de tout premier plan. Le magistrat est suspect parce qu’il fréquente Jean-Paul?C. un organisateur de forums qui serait «un agent russe», soutient X. La démonstration est simple. Daniel Zappelli a pesé sur l’enquête pour éviter qu’on ne s’intéresse de trop près aux commanditaires du crime. Seulement il y a un hic. Ce n’est pas le procureur général qui a conduit l’enquête, mais le juge Graber. Daniel Zappelli reconnaît sans peine avoir été invité à participer à des conférences organisées par Jean-Paul?C. au même titre que d’autres magistrats et personnalités du monde économique et politique.
Le jeu d’intrigue ne s’arrête pas là. Le 19 décembre 2008, X débarque à Genève pour rencontrer Dominique Ziegler, auteur d’une pièce inspirée par le meurtre du banquier. «Je suis le pire cauchemar des ennemis d’Edouard Stern», explique X. Dominique Ziegler écoute mais n’y comprend rien. Son interlocuteur lui parle comme s’il connaissait les détails de la vraie affaire. Les deux hommes restent en contact mais leur relation ne tarde pas à se détériorer. «Il voulait m’influencer sur l’écriture de ma pièce, raconte Dominique Ziegler. Je lui ai expliqué que c’était une fiction. Quelques jours après il m’a traité de mythomane. J’ai été très troublé. Il m’a alors dit qu’un chantier avait été ouvert.» Dans le jargon du renseignement, un chantier est synonyme de désinformation et manipulation. Une embrouille en somme. La famille Stern démentira par la voie de son avocat genevois, Me?Bonnant, avoir confié un quelconque mandat à «ce monsieur» X.
Nombreux ennemis
Qui a sollicité les services de cette officine très spéciale? Ces derniers temps, X s’est fait beaucoup d’ennemis. Ses méthodes lui ont valu quelques ennuis et même des plaintes. Parmi ses victimes, des grands patrons, dont Thierry Breton, ancien président de France Télécom et ancien ministre de l’Economie et des Finances, mais aussi des journalistes parisiens. Tous destinataires d’e-mail et de SMS comminatoires ou menaçants. Entendu comme témoin dans le cadre de l’enquête sur les faux listings Clearstream, X a été placé en garde à vue le 6 mai dernier après que la compagne d’un conseiller financier proche de l’Elysée a porté plainte pour menaces de mort. Le lendemain, X a, à son tour, saisi la justice pour «dénonciation calomnieuse».
Notes confidentielles
Pour se donner du crédit, notre homme n’hésite pas à sortir des notes de renseignements confidentielles. Et pour prouver que lui aussi enquête sérieusement sur l’affaire Stern, il exhibe des preuves. En l’occurrence, l’e-mail qu’il adresse à Danny Yatom, ancien chef du Mossad, les services secrets israéliens. «Cher Danny, j’ai besoin d’entrer en contact avec vous début janvier concernant nos investigations sur le meurtre d’Edouard Stern à Genève. Si vous pouvez m’aider…» La réponse (traduite): «Malheureusement, j’ai vérifié et je n’ai personne à vous recommander concernant cette affaire.»
X peine à donner du corps à sa théorie du complot, mais il insiste. Il entre en contact avec un journaliste de Canal+?et suggère la réalisation d’un documentaire de 52?minutes intitulé «Mort d’Edouard Stern: qui est derrière l’assassin?» à diffuser «fin avril 2009-début mai 2009». X jongle avec ses réseaux, use avec habileté des rivalités entre journalistes pour essayer de mettre le feu. En vain. Fin décembre, le Canard enchaîné publie un article sur X et sa société: «Cette officine qui fait trembler les grands patrons». Laquelle société s’est également employée à torpiller le travail de la justice suisse six mois avant l’ouverture du procès de Cécile B.