L'ÉVÉNEMENT

Dernière ligne droite pour le Conseil d'Etat de gauche

Par Marc Bretton le 18.12.2008 à 00:00

L'Exécutif cantonal s'essouffle. La conjoncture et l’ouverture de la campagne électorale n’arrangent rien. Le bilan de l’équipe est jugé plutôt favorablement par les élus, mais des échecs récents ont affaibli son autorité. Evaluation de l’action de chacune des personnalités, avec ses points forts et ses points faibles.

Où est-il passé ce Conseil d’Etat si conquérant? Il y a moins d’un an, il plastronnait en annonçant la construction de tours à la Praille. Il révisait ses comptes à la hausse. A son instigation, le peuple adoptait une nouvelle loi sur le chômage; puis en juin, la loi sur les transferts d’actifs. Aujourd’hui, le vent s’est levé. La situation financière est devenue incertaine, la Justice inflige au gouvernement des camouflets vexants, les grands projets lancés en fanfare n’avancent pas. La campagne électorale a débuté. C’est le moment de faire le point. Pour dresser ce bilan, nous avons interrogé divers députés de la Commission des finances, qui disposent ès fonction d’une vue assez large, des chefs de groupe au parlement, et un président de parti.



François Longchamp

Comme Hiler, le radical François Longchamp, chef du Département de la solidarité et de l’emploi, est reconnu comme un pilier du Conseil d’Etat par les partis. Même l’UDC l’adore et vante sa réforme du Service d’aide au recouvrement des pensions alimentaires: «La seule où l’Etat ait fait des économies», précise Eric Bertinat. Réservée sur la réforme du Scarpa, la gauche apprécie son engagement pour éliminer les «effets de seuil» dans les aides sociales. Pendant la législature, l’ancien secrétaire général de Guy-Olivier Segond a montré un art consommé dans le remaniement de lois délicates. De la réduction du conseil d’administration de l’Hospice, à la Loi sur l’assistance publique, des investissements (autofinancés) aux Ports Francs à l’Aéroport. Il y a une année, ce technocrate boulimique a mis la main sur le secteur des EMS et pondu une nouvelle loi. Mais son grand œuvre, fortement inspiré par une pression bernoise, reste la Loi sur le chômage, qui a notamment substitué des emplois de solidarité aux emplois temporaires. «Les effets doivent être évalués dans la durée», prévient le socialiste Alberto Velasco. Pour SolidaritéS, Longchamp mène tranquillement un «lent processus de précarisation des plus faibles». A droite, c’est le penchant «étatiste» du radical qui inquiète: «Certains se demandent s’il ne cherche pas, sous couvert d’efficacité, à nationaliser les EMS ou l’Hospice général», relève Pierre Weiss. «Si tel est le cas, il y aura des tensions», préviennent Guy ­Mettan et Eric Bertinat.



Charles Beer


Passablement critiqué en 2005, Charles Beer est plutôt bien noté. «Il a bien travaillé après avoir repris un département déstabilisé», souligne l’écologiste Emilie Flamand. Seule l’UDC, s’appuyant sur les résultats de PISA, juge son bilan «catastrophique, vu les dépenses pour l’éducation». Défavorable au retour des notes, le chef du Département de l’instruction publique a encaissé une défaite en 2006. L’Entente et la gauche ayant décidé de ne plus politiser l’enseignement, il lui a été possible de dégager un compromis, qui divise les professionnels, mais qui devrait permettre de réformer le Cycle d’orientation. Il a aussi fait passer une Loi sur l’université, fusionné l’IUED et HEI et engagé des directeurs pour diriger les écoles primaires. Si l’annulation de la votation sur le Cycle a donné des sueurs froides à ses partenaires de l’Entente et ses partisans, sa situation ne semble pas en danger. Mais tout n’est pas rose. «C’est quand même le seul département à avoir fait augmenter de 5,8% en quatre ans ses postes administratifs et techniques permanents», accuse le libéral Weiss. «La modernisation de son département séparé en ordres d’enseignement fonctionnant comme autant de baronnies indépendantes est encore à mener. Comme la consolidation de la HES», estime Guy Mettan. Autres chantiers: le lancinant débat sur la formation des maîtres, une reprise par le canton de la gestion des grandes infrastructures culturelles.


Robert Cramer

Les Verts font corps autour de Robert Cramer. Emilie Flamand liste ses réalisations et évoque l’augmentation de l’offre des transports publics, largement financée par Berne, son action pour l’agriculture locale, les contrats rivière. Son engagement pour le financement du CEVA ou pour l’agglomération. Un dossier technique sur lequel il semble bien seul, mais qui sera plus important qu’on ne le soupçonne.
Détenteur d’un gros département qu’il a fait maigrir, le conseiller d’Etat est critiqué. «C’est la législature de trop», assure même le libéral Pierre Weiss. «On aurait pu s’attendre d’un magistrat en fin de carrière à des initiatives courageuses», regrette Pierre Vanek de Solidarités. Pourquoi ces déceptions? C’est que pour l’instant, Robert Cramer n’a pas fait d’étincelles en matière d’aménagement. Pourquoi? D’une part, il a misé sur le dialogue avec les riverains et les communes. D’autre part, il est soupçonné d’avoir levé le pied en 2007 pour ne froisser personne et se faire élire à Berne. «Dommage, on comptait sur son despotime pour faire aboutir des projets avec les communes», déplore le radical Hugues Hiltpold. Plombé par sa gestion en dilettante des crises aux TPG et aux SIG, le conseiller aux Etats poursuit toutefois imperturbablement son chemin. Il n’est pas exclu qu’il débloque d’importants projets d’aménagement en 2009.


David Hiler

«Il fait le bon travail d’un ministre libéral», ironise Pierre Vanek de SolidaritéS. Une attaque facile? Président du Conseil d’Etat depuis peu, l’écologiste s’est épanoui au Département des finances. Pragmatique, l’écologiste est largement apprécié dans tous les partis: «C’est l’élu le plus capable ou le mieux à sa place», avance par exemple Eric Bertinat.
Sa gestion stricte des dépenses de personnel jusqu’en 2008, la baisse de la dette, même si les efforts accomplis à Berne ou à Fribourg ont été plus spectaculaires, ces éléments plaisent. D’autre part, ­David Hiler a mené des réformes: de l’assouplissement des licenciements en passant par l’introduction du 13e salaire, la péréquation intercommunale, les plans d’économie. Cerise sur le gâteau: Genève vient d’être notée A+?par ­Standard Poor’s…
En sera-t-il heureux? L’Entente compte sur lui! Elle espère qu’il fera aboutir la baisse d’impôts concoctée en commission et le budget par prestations. Mais elle lui reproche sa lenteur sur l’évaluation des fonctions, la réforme du Plend. Les libéraux estiment aussi que l’écologiste n’a pas fait baisser les effectifs de la Fonction publique. Il aurait de plus présenté un budget 2009 «électoraliste». «Il prévoit des charges de personnel en hausse de 6,6% ou de 4,2% selon les calculs», souligne Pierre Weiss. Autre regret, Hiler semble parfois disparaître dans son département très technique. A la différence d’un Unger sur les caisses maladie, il garde un silence prudent sur les grands débats nationaux (débâcle de l’UBS, secret bancaire, négociations avec l’UE).


Laurent Moutinot

Le patron du Département des institutions interpelle: «C’est un homme intelligent qui a la capacité de voir les problèmes lui tomber dessus, sans s’y attaquer», explique le radical Hugues Hiltpold en évoquant la polémique sur les mendiants ou son impuissance affichée et presque revendiquée dans la lutte contre la petite délinquance. Pierre Vanek de Solidarités attaque sous un autre angle: «Comme le montre une récente affaire, les plaintes contre la police ne sont toujours pas traitées correctement!» En résumé, les partis reprochent à Laurent Moutinot de n’avoir pas fait grand-chose pendant quatre ans à part guerroyer sans succès contre l’autonomie grandissante du Palais de justice. Seul le PS le défend: «Moutinot a été très attaqué, mais pour réformer la police et améliorer le fonctionnement des prisons, il faut des moyens», souligne Alberto Velasco. Aux prises avec une police en insurrection en 2005, Laurent Moutinot a réussi à calmer le jeu. Il a construit en vitesse le bâtiment pénitencier de la Brenaz et s’est montré très compréhensif face aux revendications de la police lors de l’Euro. Mais il n’y est pas apprécié pour autant: «Il n’a rien fait pour détériorer la situation, mais il n’a pas la confiance de la base», assure le député policier du MCG Roger Golay. Dans un avenir proche, les relations avec la police vont se tendre puisque l’ancien conseiller d’Etat bernois Mario Annoni a été nommé pour se pencher sur la rémunération et la comptabilisation des heures de travail de la police genevoise. Le socialiste peut toutefois estimer que le parlement ne l’a pas toujours aidé. Sa loi sur les ASM a attendu plus d’un an avant d’être traitée. Il aura par ailleurs mis sous toit la mise à jour de la Loi sur les cimetières.


Mark Muller

Surnommé «le roi de la bande-annonce» par le député Guy Mettan, Mark Muller est parti très fort en 2005, avec l’accord sur le logement à l’origine des Logements d’utilité publique (LUP). Le jeune et dynamique libéral a concrétisé le projet radical de surélévation des toits et a bien mené l’Euro. Pourtant, le chef du Département des constructions et des technologies de l’information (DCTI) est décrié. Avec l’aval du Conseil d’Etat, il a manœuvré pour financer le Stade de Genève en s’évitant un référendum des communes. Un «coup» que tous n’ont pas apprécié. A gauche, on lui reproche d’avoir été trop généreux avec les propriétaires en relevant à 1000 francs le prix du mètre carré en zone de développement et à 450 francs la zone agricole. Avec une joie vengeresse, le socialiste ­Alberto Velasco lui reproche aussi de n’avoir pas relancé la construction de logements et de construire surtout pour les riches. Mark Muller se défend en expliquant que les requêtes en construction sont en hausse. Mais il est aussi attendu sur d’autres chantiers: l’aménagement de la Praille, «mais aussi la simplification des procédures!» rappelle le radical Hugues Hiltpold avec impatience. Libéral pur jus, le chef du DCTI est soutenu par son camp. On y apprécie son engagement ­antisquat, pour la traversée de la rade et ses efforts pour diminuer son personnel. «Son bilan est très bon, assure Pierre Weiss. Mais pour casser la baraque, il lui faudra reprendre l’aménagement et les transports lors de la prochaine législature.» La perspective ne semble pas convaincre le PDC ou l’UDC: «Il lui manque la poigne et la hargne d’un Grobet pour mener à bien l’aménagement de la Praille ou du CEVA», assure Eric Bertinat.


Pierre-François Unger

Responsable de la Santé et de l’Economie, Unger a eu de la chance. L’hôpital opère sans gros remous et l’économie, l’autre pôle du DES, a tourné à plein régime. Si le chef du DES est connu pour son «excellent sens du contact», selon le MCG Roger Golay, son travail est diversement apprécié. «Il a été un bon président en 2006 et s’occupe bien de l’Hôpital», affirme le radical Hugues ­Hiltpold. Mais il a un tout un petit problème de bilan.» Le député PDC Guy Mettan tresse des couronnes à son magistrat, mais ajoute aussi: «On sent depuis quelque temps une sorte d’absence.» Sybillin, le libéral Pierre Weiss se contente d’assurer: «L’action de M. Unger est aussi bonne que le permet son département, qui compte 242 postes sur 14?118 au total dans le petit Etat.» Les Verts et le PS prennent moins de gants: ­«Unger ne s’est pas tué à la tâche», sourit le socialiste ­Alberto ­Velasco. Le patron du DES paye le fait de diriger un département de surveillance et de prescription. Son bilan s’est étoffé courant 2008. Y figurent notamment les économies à l’Hôpital (plan Victoria, critiqué par les syndicats et la gauche), le rapprochement hospitalier avec Vaud, l’intégration de Genève dans la promotion économique romande, le toilettage de l’aide à domicile et, dernièrement, le lancement du dossier médical unique. Unger est aussi monté au front sur les réserves de l’assurance maladie en compagnie de Pierre-Yves Maillard. De quoi peut-être contrebalancer son cuisant échec sur le règlement contre la fumée.



L’équipe du Conseil d’Etat


Comment les élus jugent-ils l’Exécutif en tant qu’équipe?
«Ce gouvernement est le premier où le tout est légèrement supérieur à la somme des parties», lance Guy Mettan, vice-président PDC du Grand Conseil. Ce jugement est partagé. Le regard porté sur le premier Conseil d’Etat de gauche depuis celui de Léon Nicole est globalement positif. Entré en fonction après une législature catastrophique, il a proposé un programme, «le ninisme» et la modernisation administrative; fixé un cap, l’équilibre du budget et la réduction de la dette. Grâce à la conjoncture et à la tenue des dépenses, celle-ci a reculé de plus d’un milliard. Des réformes ont été engrangées grâce notamment à l’explosion de la gauche dure, à la faiblesse «des contestataires» du MCG ou de l’UDC. La modernisation administrative a-t-elle abouti? Des efforts ont été faits, mais les habitudes ont la vie dure. Par exemple, des placards dorés semblent toujours exister… Souvent dur avec ses cadres, le Conseil d’Etat a été peu convaincant dans sa gestion des grands projets. Il se montre aussi très défensif face à la Constituante, chargée de penser la Genève de demain. Mais son plus gros échec porte sur la construction et l’aménagement. Malgré les promesses de Mark Muller et de Robert Cramer, les constructions de logement se font au compte-gouttes, alors même que les emplois augmentent rapidement. Pour l’UDC, ce gouvernement est donc celui des occasions ratées. Les réformes les plus marquantes (école, endettement) lui ont été imposées de l’extérieur. Pour SolidaritéS, la dégradation sociale est en marche. Mais pour la plupart des autres partis du Grand Conseil, la situation politique, en particulier la présence de majorités adverses au gouvernement et au Grand Conseil, ne lui laissait guère le choix d’agir autrement qu’il ne l’a fait. Et il s’est bien débrouillé.

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