Site nucléaire

Bugey: ces déchets nucléaires qui alarment les Genevois

Par Marie Prieur le 30.06.2011 à 00:00

Un centre d’entreposage de déchets radioactifs est bâti à 70?km à vol d’oiseau de Genève.

Depuis la fenêtre de son salon, Arlette Sebaoun observe la centrale nucléaire du Bugey, située à Saint-Vulbas (Ain), à 70?kilomètres à vol d’oiseau de Genève. Aux côtés des cinq réacteurs, dont quatre sont en activité, et des tours réfrigérantes, des grues ont poussé. ICEDA sort de terre. Un bâtiment de 8000?m2 destiné à entreposer 2000?tonnes de déchets radioactifs, issus du démantèlement de neufs réacteurs français à l’arrêt. De quoi susciter l’inquiétude du voisinage direct, mais aussi des Genevois.

«C’est immense tout ce qui va être stocké ici, lance Arlette Sebaoun. Au départ, on devait recevoir uniquement les déchets liés à la déconstruction des réacteurs. Mais il y aura aussi du matériel de maintenance de réacteurs en activité.» Habitant les lieux depuis 1973, la retraitée a vu la centrale se construire de A à Z. «On vit avec, dit-elle philosophe. Mais là, on nous en rajoute encore.» Malgré les propos rassurants des responsables du projet, elle s’inquiète: «Ça me fait peur. Je pense qu’il y aura beaucoup de radioactivité.» D’où son implication dans le combat de l’Association hièroise de défense de l’environnement (AHDE).

Oppositions locale et suisse

Aux côtés de six autres associations, l’organisation locale a déposé un recours devant le Conseil d’Etat français contre l’autorisation de construire ICEDA, délivrée le 25 avril 2010. Pour le président de l’AHDE, Bernard Gajnik, ancien employé de la centrale, il est surtout nécessaire de se battre pour que les déchets ne soient pas définitivement stockés sur le site bugiste. «On nous dit que c’est pour 50?ans, mais si un jour on privatise les centrales, cela va rester là.» Il poursuit: «C’est pour l’avenir de notre village, pour nos enfants qu’on se mobilise.» Et de conclure: «Même les Suisses s’inquiètent.»

A Genève, les socialistes, les Verts, solidaritéS ou encore Contratom ont en effet dénoncé avec force le projet. S’appuyant sur la Constitution et rappelant le poids qu’avait eu l’opposition genevoise dans la fermeture de Superphénix (Creys-Malville), les antinucléaires se sont notamment émus du manque de concertation avec la Suisse voisine. Le 7 juin, le président des Verts, Ueli Leuenberger, demandait au Conseil fédéral s’il «était prêt à intervenir auprès des autorités françaises pour s’opposer à ce projet, situé seulement à 120?kilomètres (ndlr: par la route) de Genève?»


Les grues en action

Sur place, les grues et les ouvriers s’activent. Le chantier a débuté le 18 juin 2010. «C’est un bâtiment très technique de 8000?m2 de surface au sol, explique Thierry Le Courtois, chef de projet ICEDA. Il se compose de trois entités.» La première assure la fonction de réception des déchets. Un transport effectué par train ou par camions. «Le raccordement par voie ferrée est d’ailleurs une des raisons qui expliquent le choix du site. Ajouté au fait que l’un des neuf réacteurs en déconstruction se trouve ici (Bugey 1) et que le terrain appartient à EDF», précise Alain Ensuque, directeur du Centre d’ingénierie de la déconstruction et de l’environnement (CIDEN), l’unité d’EDF qui se charge du démantèlement.

Le second espace est dédié au conditionnement. A travers d’épaisses vitres et à l’aide de caméras et de télémanipulateurs, les employés découperont les déchets avant de les enrober dans un coulis de ciment puis de les introduire dans un conteneur en béton armé, bouché là encore par du béton. Ainsi formés, les blocs, de cinq tonnes chacun, seront contrôlés «afin de déceler d’éventuelles fissures ou des traces de contamination de surface», commente Thierry Le Courtois.

Puis les blocs rejoindront le troisième espace, soit l’impressionnant hall d’entreposage, qui occupe la moitié du bâtiment, soit 4000?m2. «Regardez l’épaisseur des murs, signale le chef de projet. Ils oscillent entre 1,2 et 1,5 mètre.» Depuis le toit de l’entrepôt, en cours de construction, on aperçoit, Bugey 1, la grande tour arrêtée depuis 1994, et les quatre réacteurs en activité.

C’est au cours de la visite décennale de Bugey 5, temporairement arrêté depuis juin, que sept employés ont été légèrement contaminés mardi en fin de journée. «Tout juste au-dessus du seuil de détection, précise le service communication d’EDF. Cette contamination sera naturellement évacuée en 72?heures.» De plus, l’incident n’a rien à voir avec le chantier d’ICEDA.

Il n’empêche que cette actualité n’est pas faite pour rassurer les antinucléaires, notamment genevois. Conscient de la grogne helvète au sujet d’ICEDA, Alain Ensuque précise que la réglementation oblige à informer les Etats membres de l’Union européenne. «Ce qui a été fait. Maintenant, si les Suisses veulent venir visiter l’installation, ils sont les bienvenus.»