Le Cycle actuel est enterré. Quoi qu’il advienne cet automne, le système des regroupements A et B disparaîtra à la rentrée 2011. Hier, les Genevois ont plébiscité le contre-projet du Conseil d’Etat et du Grand Conseil. Ce texte prône le retour des sections, trois en l’occurrence. Il a été accepté par 74,5% des votants. L’initiative du Réseau école et laïcité (RÉEL), avec ses six sections et sa volonté assumée de sélectionner, est balayée. Elle récolte 68% de non.
L’Etat remporte donc haut la main la première manche. L’avenir du Cycle ne sera pourtant scellé que le 27 septembre, quand le peuple se sera prononcé sur l’initiative de la Coordination enseignement. Celle-ci réclame une hétérogénéité totale, soit l’abandon des sections.
Le conseiller d’Etat Charles Beer, «soulagé», a souligné «l’ampleur du rassemblement autour du contre-projet». Ce texte permet, selon lui, «de ne pas sélectionner dès la fin de l’école primaire»; sous-entendu: au contraire de l’initiative de RÉEL. Il éviterait aussi «d’attendre que les élèves atteignent l’enseignement postobligatoire pour être orientés»; ce que l’initiative de la Coordination désire, faut-il comprendre.
Un sourire à double sens
Tous les partis à l’exception du MCG ayant soutenu le contre-projet de l’Etat, gauche comme droite, sourient. Mais pas vraiment pour les mêmes raisons. Le radical Gabriel Barrillier, ravi par «la clarté du scrutin», l’analyse ainsi: «C’est le retour de l’encadrement, de l’exigence, de la formation professionnelle et de l’information à ce propos.» François Gillet (PDC) encense aussi le contre-projet, «seul dispositif capable d’offrir une vraie orientation sans trier précocement».
A gauche, on préfère insister sur la satisfaction de voir les initiants défaits. On passe comme chat sur braises sur les qualités propres du contre-projet. «L’essentiel était de supprimer la régression de la plateforme ARLE-RÉEL. Le peuple s’est montré sage en renvoyant dans les cordes les nostalgiques de l’école de grand-papa», dit René Longet, président du PS. La Verte Brigitte Schneider-Bidaux, elle, se déclare «très contente que l’élitisme ait pris une gifle». Bref, la droite a défendu le contre-projet pour lui-même, alors que la gauche l’a d’abord soutenu pour faire barrage à l’initiative de RÉEL.
Le vrai travail débute
A supposer que le peuple confirme son choix en septembre, le gros du travail reste à mener pour le Département de l’instruction publique. «Tout reste à faire, explique Charles Beer. Définir les conditions de promotion, les passerelles entre les sections. Les échéances correspondent à l’entrée en vigueur du Plan d’études romand. Il faudra donc aussi changer la grille horaire du Cycle.» Les débats ne font que commencer.
En pratique
Le contre-projet
Il prévoit une 7e?année pourvue de trois regroupements (fort, moyen et faible) au cours de laquelle les élèves étudieront des matières identiques.
Dès la 8e?année, ils seront orientés vers trois sections: littéraire-scientifique; langues vivantes et communication; ou communication et technologies. Ces sections correspondent grosso modo aux latine-scientifique, moderne et générale d’avant 2001.
Le contre-projet propose en outre un système de passerelles, ou appuis individualisés destinés à favoriser les changements de section en cours de route.
Enfin, l’accent sera mis sur l’information professionnelle dès la 7e?année. Il est probable que des stages en entreprises seront offerts aux élèves bien plus tôt qu’aujourd’hui.
L’élaboration du règlement d’application de la loi votée hier façonnera réellement le Cycle de demain. Le document détaillera par le menu les points évoqués ci-dessus, donnant un tour concret aux principes du contre-projet.
Scrutin décisif en septembre
L’initiative de la Coordination enseignement prône l’hétérogénéité complète, soit la disparition des sections. Si elle est acceptée le 27 septembre, elle sera appliquée.
Si elle est refusée, c’est le contre-projet voté hier qui entrera en vigueur. JFA
«Notre franchise n’a pas plu»
Yves Scheller, membre du comité de RÉEL: «Ce contre-projet est un bricolage qui n’améliore en rien la situation actuelle. Je ne crois pas à l’argument du moindre mal. Le contre-projet et l’initiative de la Coordination sont également catastrophiques. Les gens n’ont pas compris notre message. Nous ne sommes pas partisans de la langue de bois, notre franchise n’a pas plu. Les votants ont choisi le mou, le flou, le doux. Ils vont le regretter.»
Rita Bichsel, membre du comité de RÉEL: «Le 27 septembre, il me paraît inutile de choisir entre la peste et le choléra. Le choix principal s’est fait aujourd’hui. La population nous a clairement dit que notre projet ne lui inspirait pas confiance. Nous allons maintenant essayer d’être présents sur les méthodes, les contenus des programmes et la formation.»
Marc Fischer, président de l’ARLE: «On ne peut pas dire que le peuple n’a rien compris. Mais le rapport de force politique était clairement en défaveur de notre initiative. On obtient un score plus faible qu’espéré. Nous combattrons l’initiative de la Coordination. Il faut qu’elle soit balayée. Le contre-projet fera moins de dégâts.»
André Duval, membre de l’ARLE: «Je préfère que le résultat soit net. L’école en a besoin. J’espère qu’il en ira de même en septembre.»
Pierre Weiss, député libéral: «Le vote sur les notes était une gifle aux pédagogistes, dont l’initiative de la Coordination est le dernier sursaut. Le rejet du texte de RÉEL est une autre gifle pour les antipédagogistes. Leur arrogance, leur mépris de l’autorité et de l’effort des élèves sont payés en retour. J’espère que les maîtres en faveur de RÉEL seront aussi beaux joueurs que Charles Beer l’a été lors de la mise en œuvre des notes au primaire.» JFA
La schizophrénie guette le PS et la gauche
Le Parti socialiste a entamé un grand numéro de contorsionniste. Son magistrat Charles Beer, triomphateur hier, combat l’initiative de la Coordination enseignement, soumise au peuple le 27 septembre. Voilà sa formation écartelée: le PS appartient en effet à la Coordination, comme les autres partis de gauche et les syndicats. Il est donc partie prenante de cette initiative. Mais la soutiendra-t-il franchement contre son conseiller d’Etat, qui brigue sa réélection en novembre?
Hier, le président du PS René Longet était emprunté. «Maintenant que nous avons fait barrage à la régression, il n’est pas interdit d’aller plus loin. La différence entre l’initiative de RÉEL et le contre-projet relevait de la guerre de religions. Nous avons refermé la boîte de Pandore. Seules des questions techniques distinguent en revanche le contre-projet du texte de la Coordination. Il existe tant de possibilités d’améliorer le Cycle.
L’initiative en est une.»
L’assemblée générale du PS tranchera le 17 juin. René Longet tient à ménager la chèvre et le chou. Il n’hésite pas à souligner «la belle victoire personnelle de Charles Beer». Mais refuse obstinément de dire si, oui ou non, le contre-projet de son magistrat est meilleur que le système actuellement en vigueur au Cycle. «Il est mieux que celui voulu par RÉEL», se contente-t-il de répéter.
Les Verts n’ont pas de magistrat au DIP, mais sont tout aussi partagés. «Notre assemblée générale décidera dans trois semaines. La question fait débat, explique Brigitte Schneider-Bidaux. Nos principes vont aux classes hétérogènes. Moi, je suis pour l’initiative de la Coordination. Mais il y a la réalité.»
La réalité, justement, pousse Olivier Baud, président du syndicat des enseignants du primaire (SPG), aussi membre de la Coordination, à adopter une position mesurée. «Avant aujourd’hui, la tendance était au maintien de notre initiative. Mais vu le score réalisé par le contre-projet, je souhaite que cette position soit rediscutée.»
Beer et les promesses écrites du président du PS
Charles Beer, lui, dit «essayer de convaincre son parti. Ce contre-projet a clairement été conçu pour s’opposer aux deux initiatives. Le président du PS a écrit aux partis de l’Entente en février pour leur affirmer que le parti soutiendrait ce texte contre les deux initiatives. Il n’est pas possible de dire: maintenant que nous avons obtenu ce que nous voulions, nous changeons d’avis.» La théorie vaut pour la direction du parti. Une assemblée générale, par contre, est fort imprévisible.
(jfa)