«Je crains que la future place Bel-Air ne soit immonde. Mais on s’en rendra compte trop tard.» Jean-Marc Brachard est plus qu’inquiet. Depuis sa papeterie de la Corraterie, il observe le chantier en cours, qui ne lui dit rien qui vaille. D’ici l’hiver, après trois ans de chantier, les trams rouleront sur la place, et des milliers de voyageurs passeront d’une ligne à l’autre. Mais sera-ce un bel espace public? Et va-t-il fonctionner?
Le papetier en doute. En tant que président de l’Association des commerçants de la Corraterie, il assiste aux séances d’information qui réunissent une multitude d’associations. «J’ai demandé s’il y aurait un concours d’architecture, on m’a répondu que non. Sur une petite place, j’ai proposé un élément de décoration, on m’a dit qu’il y aurait des armoires électriques. Les princes de cet aménagement, ce sont les TPG et les ingénieurs de la circulation.
L’important, c’est la gestion des flux. Le reste, on s’en fiche, vitupère le commerçant. La preuve? Ils ne parlent pas de la place, mais du «hub» de Bel-Air.» Un «hub». En clair, une plate-forme de correspondances. Depuis que l’Etat a décidé de réaliser le tram Meyrin-Bernex, Bel-Air se profile comme le principal nœud de transports avec Cornavin. On ne compte plus les rails qui se chevauchent, les poteaux qui se multiplient et les câbles qui forment un treilli serré sur la place. On imagine le fourmillement de piétons, de cyclistes et de voitures qui slalomeront au milieu des trams et des neuf lignes de bus.
«Une guerre des usagers»
Dans ce dédale, difficile d’y trouver son compte. «On va vers une guerre entre piétons et cyclistes, prévoit Geneviève Guinand-Maitre, présidente de Pro Velo. Pour les vélos, ce sera la catastrophe, il y a trop de rails. Certes, c’est un casse-tête car il faut ménager tout le monde. Tout irait mieux si on n’avait pas cédé autant au lobby des voitures.»
Président de l’Union genevoise des piétons, Patrick Lacourt est aussi inquiet. «Le nouveau système de lignes de trams va augmenter les transbordements. Or, certains trottoirs sont déjà trop étroits. Et les TPG ont planté leurs poteaux au milieu de certains d’entre eux. Mais le projet est fait, il faudra faire avec.» Il est vrai qu’on ne peut plus guère le modifier. Les dés sont jetés depuis longtemps. Quand le projet de tram a été lancé, il fallait faire vite pour obtenir les subsides de Berne. D’ailleurs, c’est l’Office fédéral des transports qui valide les plans des trams. Une fois le «stempel» fédéral acquis, plus question de toucher un rail.
Espace public de qualité
«Il y a un gros problème de coordination, déplore Isabelle Charollais, codirectrice de l’Aménagement en Ville. Les contraintes liées à la circulation sont énormes. Du coup, la marge de manœuvre pour faire un espace public de qualité sont quasi nulles. C’est un vrai cauchemar.» Pas question d’enlever des rails de rebroussement, ou de fermer des rues aux voitures. «Il est indispensable de dégager de vrais priorités poltiques. Un espace public n’est pas seulement un interface de transports, mais aussi un lieu de vie», estime la codirectrice.
«Il faut concilier des objectifs contradictoires», rétorque Yves Delacrétaz, directeur général de la mobilité à l’Etat. «Si nous voulons conserver des commerces au centre, il faut les ménager en leur permettant les livraisons. Les taxis peuvent être considérés comme une forme de service public.» Enfin, si le tram et beaucoup de bus transitent par Bel-Air, c’est notamment parce que le passage sur le pont du Mont-Blanc est impossible dans de bonnes conditions, du moins politiquement. «Avec toutes ces contraintes, nous n’avons plus beaucoup de marge.»
Manque d’ambition
Mais peut-on faire mieux dans la perspective d’autres aménagements? Isabelle Charollais en est convaincue. «Si on veut réaliser de bons projets, il faut qu’on se mette tous autour d’une table dès le début, que l’on prenne en compte tous les paramètres. Et que l’on développe une forte ambition en termes d’espaces publics.» Une ambition qui a déjà manqué à la place Cornavin ou sur la route de Meyrin.