«J’ai quitté l’Italie car c’était l’anarchie. Mais même dans mon pays, on n’aurait pas fait ça.» Avec son fort accent du sud et son verbe fleuri, ce commerçant des Eaux-Vives exprime un avis largement partagé dans le quartier. «On en est donc arrivé à ce point?» s’exclame un autre habitant, un brin dépité. Ici, au fond d’une cour déjà remplie de garages et de dépôts en tous genres, un immeuble de logements a réussi à surgir hors de terre, frôlant les façades voisines.
Les promoteurs ont démoli un ancien hangar à bois. A la place, ils ont érigé quatre étages d’appartements de haut standing. Prix de location: entre 8000 et 11?000?francs. Les premiers locataires ont déjà installé leurs terrasses. Le soleil est zénithal; la vue, de tous côtés, donne invariablement sur l’arrière des bâtiments.
Ce cas n’est pas unique. A la rue de Zurich, aux Pâquis, un propriétaire est en train de transformer une ancienne menuiserie au fond d’une cour. Il en fera deux appartements. Les distances avec les autres immeubles oscillent entre 5 et 8?mètres.
Autre exemple à Plainpalais. Là encore, c’est un ancien dépôt de bois qui a été rasé, le long de la rue Du-Bois-Melly. On y a construit plusieurs immeubles. A l’arrière, les habitants du boulevard Carl-Vogt sont plongés dans l’ombre. Désormais, une façade se dresse à 8?mètres de leurs fenêtres, sur sept étages. Une corde à linge et les voilà à Naples.
Avec la crise du logement, chaque parcelle est bonne à prendre. Et au centre-ville, ce genre d’opérations se multiplient. Elles ne rencontrent d’ailleurs que peu de résistances. En général, les habitants sont mis devant le fait accompli. Ces projets ne nécessitant pas l’élaboration de plans d’aménagement, ils ne sont pas débattus sur la place publique. Seule la lecture assidue de la Feuille d’avis officielle permet de les repérer. «Mais il n’y en a plus dans les bistrots; et d’ailleurs qui la lit?» se lamente un habitant.
De toute manière, ces projets, aussi étonnants soient-ils, ne sont pas illégaux. Au centre-ville, les normes autorisent cet entassement (lire ci-contre), moyennant parfois des dérogations. Il est très difficile de s’y opposer.
Il n’empêche que la surdensification ne laisse pas les habitants indifférents. Dans le quartier des Délices, une association a recueilli 2600 signatures en un mois pour s’opposer à la construction d’un immeuble à la rue Samuel-Constant. Là encore, le projet étant conforme aux normes en vigueur, il leur sera difficile d’obtenir gain de cause.
Maintenir la qualité de vie
Les autorités de la Ville de Genève sont très attentives. «Nous ne sommes pas opposés par principe à la densification, notamment quand il s’agit de construire dans les dents creuses ou sur des réserves à bâtir, explique Isabelle Charollais, codirectrice de l’Aménagement. Mais nous veillons à maintenir une qualité de vie pour les habitants.»
C’est la raison pour laquelle la Ville combat les constructions dans les cours. «Nous voulons empêcher leur envahissement par des bâtiments souvent hétéroclites qui finissent par rendre ces espaces inaccessibles. Mais il nous arrive de faire des exceptions si un projet amène un plus pour les résidents.»
Les compétences de la Ville sont toutefois maigres. Elle peut émettre des préavis (mais le canton a le dernier mot) ou déposer des recours. Par ce biais, elle a récemment réussi à combattre un projet d’immeuble à la rue des Garages, à Sécheron. «Une victoire importante qui permettra d’asseoir notre politique à l’avenir», se réjouit Isabelle Charollais.