Mardi soir, 17h45. Il pleut à peine, et pourtant. De gros filets d’eau froide dégoulinent des abribus, invisibles dans la nuit. Les voyageurs descendent du tram, insouciants. Une femme, la trentaine, se fait glacer la nuque. Deux jeunes ados se font aussi asperger. Tous s’ébrouent, remontent leur col et partent à toute vitesse prendre leur correspondance. Ainsi va Bel-Air. On y éprouve un sentiment confus de bricolage inachevé et de mouvements hâtifs.
Après trois années de travaux, les Genevois découvrent cette semaine leur nouvelle place au centre-ville. Avec un peu d’appréhension. Après la place de Cornavin, Genève a-t-il tiré les leçons de ce ratage urbanistique? A-t-on profité de ces aménagements pour embellir un lieu fort dégradé?
Une forêt de poteaux
De loin déjà, on peut en douter. Une forêt de poteaux (vingt en tout) tapisse le paysage. Gris ou verts, ils soutiennent des câbles si nombreux qu’ils forment comme un treillis au-dessus de la place. On ne fait pas passer des trams sans casser des œufs. Soit. Plus près, les lieux ne sont guère plus avenants. Partout, des tracés. Blancs pour les voitures, jaunes pour les bus, des flèches, des rails, des passages pour piétons et des poteaux indicateurs. Et aussi des armoires électriques et des bornes à incendie dans le passage. La place n’en est pas une. Les ingénieurs parlent de «hub» ou d’«interface». En clair, un gros nœud de transport où il faut faire en sorte que tout circule au mieux. Avancez!
Le flâneur indésiré
Le flâneur, lui, n’y a pas sa place. Pas de bancs, pas de quoi siroter un café ou croquer dans une saucisse, pas même de quoi acheter un abonnement TPG dans ce «hub». Pas d’espace tranquille, pas de poubelles non plus. Et encore moins d’éclairage public; on compte sur celui des banques. Quant aux toilettes publiques, il faut espérer que les bus nous ramènent à temps à la maison. Certes, tout n’est pas fini. On ajoutera un arbre, quelques bancs, un glacier. Guère plus, il n’y a plus de place.
A voir les mines déconfites des passants honnêtes, les lieux ne suscitent guère l’enthousiasme. Le pire, c’est que la Ville de Genève, responsable des aménagements, s’en plaint aussi. «C’est terrible, mais nous sommes impuissants face aux ingénieurs, se plaint Rémy Pagani. Un fonctionnaire fédéral voulait mettre des barrières d’autoroute sur le pont au motif qu’une voiture était tombée dans le Rhône il y a vingt ans. Je me suis bagarré contre. Et j’ai dû signer une décharge qui me rend responsable en cas d’accident. Les ingénieurs font leur plan et nous, nous tentons de sauver les meubles après coup. Il faut se battre pour chaque centimètre.»
Des abris qui mouillent
A force d’accumuler les contraintes, on arrive à ce résultat. Les TPG doivent assurer les fréquences, les ingénieurs de la circulation les flux, chacun défend sa clientèle. Le flâneur, lui, n’a pas de lobbyiste. On arrive à des aberrations, comme ces abribus si hauts et si étroits qu’ils ne protègent de rien. «Les faire plus larges auraient nécessité de plus gros poteaux. C’était impossible car le site est protégé», explique Marie-Hélène Giraud à la Ville. Sur la rive droite de l’île, ce n’est pas mieux. Une route transversale coupe l’esplanade et des places de livraison sont prévues. Mais tout espoir n’est pas perdu. La place de Saint-Gervais, autour de sa fontaine, sera rendue aux piétons et arborisée. Aplanie aussi, elle accueillera une terrasse. Ce sera une vraie place. Cette fois, c’est promis.
On frôle la gabegie
«Je passe en force, et après moi le déluge.» A la place de Bel-Air, c’est la consigne. Les piétons, les cyclistes et les voitures avancent sur le mode «individualisme» et tant pis pour les autres. Rien de nouveau en soi. Si ce n’est que depuis la mise en service du nouveau réseau des TPG, ce chacun pour soi généralisé conduit au chaos. En temps normal, ça passe. Mais plus aux heures de pointe. Le soir, dès 17?h?30, on frôle le blocage toutes les cinq minutes.
Le scénario s’écrit avec une régularité de métronome. Une voiture empiète sur un rail, bloque un tram qui lui-même va bloquer un bus et ainsi de suite. L’effet domino est garanti et se répercute en quelques minutes sur les rues qui irriguent Bel-Air.
Que disent les TPG de cette expérience de trois jours à la place de Bel-Air? «Nous pourrons faire un vrai bilan une fois que le système sera bien rodé, explique Philippe Anhorn, porte-parole aux TPG. Mais ça ne fonctionne que si les usagers respectent les règles du jeu.» Or, c’est loin d’être le cas. Les voitures continuent de braver les interdictions de circuler. De la Corraterie, mais surtout de la rue du Rhône. Les infractions sont la règle, alors que ces tronçons sont interdits au transit depuis… 1993. La police ne verbalise pas; elle est absente! Hier soir, on apprenait qu’elle allait enfin intervenir.
Mais le sens civique existe quand même. Mardi soir vers 18 heures, un trolley à quatre essieux tombe en panne au milieu du carrefour. Impossible de repartir. Et blocage généralisé. C’est alors qu’une dizaine de passants poussent le monstre sur une vingtaine de mètres pour libérer le passage. A savoir pour la prochaine fois…