«Je n’ai pas l’impression d’interdire une manifestation, mais plutôt de prendre des mesures contre un rassemblement de casseurs.» C’est par ces mots que le conseiller d’Etat Laurent Moutinot a annoncé hier la décision du gouvernement de ne pas autoriser la manifestation contre le Forum économique mondial de Davos, prévue le 31 janvier à Genève. Le Conseil d’Etat – après avoir donné un préavis positif il y a une semaine – estime désormais qu’il y a un risque avéré pour l’ordre public.
Les autorités ont expliqué n’avoir pas de réel interlocuteur du côté des organisateurs. «La personne qui a signé la demande d’autorisation ne nous paraît pas être en mesure de garantir de manière suffisante le respect de l’ordre et du parcours prédéfini», précise Laurent Moutinot.
L’identité de cette personne n’a pas été dévoilée. Le magistrat socialiste fait aussi état de propos «inquiétants» entendus de la part de certains groupements appelant à manifester, lesquels auraient expliqué que «nos affiches illustrent l’apologie d’une certaine violence, car c’est notre façon habituelle de nous exprimer». Le fait qu’à l’instar du parti Solidarités, une partie des milieux altermondialistes genevois se distancie de l’organisation de la manifestation a aussi pesé dans la balance.
Les autorités s’attendent toutefois à ce que la manifestation ait quand même lieu, de façon illégale. Le commandant de la gendarmerie genevoise, Christian Cudré-Mauroux, souligne que toutes les ressources policières seront engagées, avec le soutien des polices du reste de la Suisse. Les forces de l’ordre de l’Ain et de la Haute-Savoie seront aussi appelées à collaborer.
Du côté des organisateurs, une réunion de crise a eu lieu tard hier soir. Il a été décidé de maintenir l’appel à manifester et de mobiliser toutes les forces progressistes du canton pour protester contre cette interdiction. «Ce refus risque d’exacerber les tensions et les frustrations», regrette Jean-Luc Ardite, président du Parti du travail genevois et porte-parole du comité d’organisation. «Le Conseil d’Etat, à majorité de gauche, fait le jeu de la droite, appuyée par la gauche de la gauche, c’est-à-dire Solidarités.»
En réponse à Laurent Moutinot, Paolo Gilardi, membre de la Gauche anticapitaliste, a énuméré hier, sur les ondes de la RSR, les syndicats qui soutiennent le rassemblement. Selon lui, le conseiller d’Etat a sciemment dit faux en parlant d’une désunion chez les organisateurs.
La droite applaudit, la gauche est divisée
Dans les milieux politiques, la droite applaudit la décision du Conseil d’Etat. Il faut dire qu’elle était quasi unanime à demander l’interdiction de la manifestation. «La sagesse a prévalu», commente le Parti radical. «Il n’y a pas de raison que la liberté d’expression de personnes qui
veulent en finir avec le capitalisme prime sur la protection des biens et des personnes. La démocratie se construit sur la sécurité», estime pour sa part le président du Parti libéral Michel Halpérin. «Je suis pour la liberté de manifester, mais quand les conditions ne sont pas réunies, il ne faut pas autoriser la mise à sac de la ville», soutient le président du MCG Eric Stauffer (photo Vogelsang) . Pour lui, les personnes qui manifesteraient quand même doivent être arrêtées, quel que soit leur nombre, quitte à utiliser les abris de protection civile.
A gauche, le Parti socialiste ne désavoue pas le gouvernement où siègent deux de ses membres. «Je suis heureux que cette manifestation ne soit pas autorisée, affirme le président René Longet (photo Albouy). Le Conseil d’Etat a bien pesé le pour et le contre.»
Chez les Verts, le député Christian Bavarel dit comprendre les raisons du gouvernement. «Mais nous regrettons toujours qu’une manifestation soit interdite. Cela va susciter du mécontentement et la situation risque d’être plus difficile à gérer que si le rassemblement était autorisé.» Chez Solidarités, en revanche, on condamne cette interdiction.
Le parti, qui avait refusé d’appeler à manifester, soutiendra tout recours contre la décision du Conseil d’Etat. «On ne peut pas faire de procès d’intention, juge le permanent du parti, Pierre Vanek (photo Albouy) . Il faut des raisons plus graves pour suspendre un droit fondamental.»