recit

La Compagnie de 1602 est un vrai théâtre

Par Xavier Lafargue le 12.12.2008 à 00:00

Entré en 1979, comme arquebusier à la Compagnie de 1602, Richard Gaudet-Blavignac en est devenu l’historien. Cet ancien professeur d’histoire fourmille d’anecdotes sur le grand cortège de l’Escalade, qui défilera demain.

Il est né en pleine guerre, le 31 décembre 1942 à Genève. «Quand j’étais tout gosse, je croyais que les coups de canon commémorant la Restauration, c’était pour célébrer mon anniversaire», s’amuse Richard Gaudet-Blavignac. C’est pourtant pour une autre bataille, disputée quelque 340 ans plus tôt, qu’il s’est finalement passionné: l’Escalade de 1602. Cet ancien professeur d’histoire, aujourd’hui à la retraite, a rejoint l’illustre Compagnie de 1602 en 1979. Il en fut d’ailleurs le vice-président, il en est aujourd’hui l’historien. Officiel ou officieux, peu importe. Ce qui compte pour lui, c’est «l’engagement formidable de tous les membres et des participants au cortège. Une fois entré dans la Compagnie, dit-il, on n’en démissionne pas: on y meurt!»
«Etre exhibitionniste»
L’actuel conservateur du Musée militaire genevois porte un regard à la fois tendre et critique sur ses petits camarades: «La Compagnie, surtout le grand cortège, c’est comme un vrai théâtre, confie Richard Gaudet-Blavignac. Il faut être un peu exhibitionniste pour défiler et chacun y tient son rôle. Ce qui fait la force de ce cortège, c’est l’engagement fantastique du moindre de ses figurants. Bon, certains sont un peu plus flemmards que d’autres, ils ne sont là que pour parader…» Lui-même, affirme-t-il, y est arrivé par un étonnant souci du détail. Créateur de petites figurines historiques en plomb, notamment les personnages de l’Escalade (lire page suivante), il a voulu aller voir «de l’intérieur» les costumes du cortège.
Des pasteurs façon Bush
Entré comme arquebusier en 1979, Richard Gaudet-Blavignac a ensuite campé un pétardier, avant de défiler, encore aujourd’hui, avec le groupe des autorités. Une promotion? Il se gausse: «Ah, faire sa place dans le cortège, c’est quelque chose! Il faut d’abord voir pourquoi et comment on y est entré. Jusque dans les années 60, il fallait être Suisse. Et les meilleurs rôles, les personnages historiques de l’Escalade, ont longtemps été l’apanage des grandes familles genevoises. Mais ce qui est amusant, c’est que chacun entre dans la peau de son personnage.» L’historien détaille avec un plaisir évident les comportements de ses pairs… et de lui-même, par la force des choses: «Les arquebusiers, ce sont des soudards, bruyants. Les pasteurs, des évangéliques façon George W. Bush. Les piquiers, eux, sont nettement plus militaires. Quant aux artilleurs, ce sont les mêmes que ceux qu’on rencontre dans l’armée suisse: ils méprisent un peu les autres, ils ont conscience de l’importance de leur groupe et de la beauté de leur pièce, de leur canon. Ils en sont très fiers.» Et les cavaliers alors? «Les cavaliers? Ils défilent un mètre et demi au-dessus des autres et effectivement, ils se croient supérieurs.» Y compris le plus célèbre d’entre eux actuellement, le conseiller d’Etat Pierre-François Unger? «Lui, c’est différent, sourit notre interlocuteur. Sur son cheval, il fait de la politique. Mais il est très sympa.» Un cavalier est totalement incontournable: le héraut d’armes, celui qui lit la proclamation au bon peuple de Genève. Richard Gaudet-Blavignac bondit: «Ce personnage est l’un des plus anachroniques du cortège. D’abord, il n’y avait pas de héraut à Genève en 1602, mais seulement un crieur ordinaire.» Le journal de l’époque, en quelque sorte, mais vivant. Il poursuit: «C’était un petit fonctionnaire, se déplaçant à pied et non à cheval, affublé d’un costume sombre des plus banals. Or là, on a un cavalier majestueux, coiffé d’un chapeau à plumes copié de l’époque de Marignan 1515! On a voulu changer cela. Seulement, il est très difficile de faire accepter à un compagnon la modification de son costume. Et il faut l’admettre, les spectateurs veulent voir le héraut tel qu’ils l’ont toujours vu.»
Le bal des costumes
Les costumes demeurent le grand problème des cortèges historiques, estime Richard Gaudet-Blavignac. Au sein de la Compagnie, ils sont aussi sujets à dispute, s’amuse-t-il: «Un jour, un participant a fait un scandale parce qu’on lui avait ôté sa fraise. Un autre voulait absolument une épée et non un poignard pour aller saluer les autorités (les vraies!), installées sur les marches du Grand Théâtre. Il a barboté une épée à un autre participant! Il y a aussi celui qui a refusé d’abandonner son haut-de-forme en feutre, parce que son grand-père avait porté le même dans le cortège. Pourtant, ce chapeau est historiquement tout faux!» Disputes, luttes de pouvoir ou autres petits accrochages n’empêchent pas Richard Gaudet-Blavignac d’adorer «sa» Compagnie de 1602. «Le cortège historique, avec ses 840 participants, est l’un des seuls, si ce n’est le seul, qui se développe encore, dit-il. Il a acquis aujourd’hui une renommée internationale, grâce notamment aux efforts fantastiques de son ancien président, Gabriel Schmutz, dans les années 80 et 90. Il le doit aussi à sa mixité. S’y mêlent toutes les classes sociales, tous les âges. Grâce à cela, ce cortège est vivant et c’est une richesse sensationnelle.»

Le maintien de la tradition n’assure pas l’avenir des sociétés historiques

Défiler en habits d’époque, à quoi ça sert? Surtout si l’on sait que ces costumes, justement, sont très rarement fidèles à la réalité historique, comme le relève Richard Gaudet-Blavignac. Président de la Compagnie de 1602, Alain Decrausaz voit bien plus loin que le simple fait de perpétuer une tradition. Avec quelques différences, ses homologues des deux autres grandes sociétés historiques et patriotiques genevoises, les Vieux Grenadiers et la Société d’artillerie, lui emboîtent le pas. «Pour nous, il s’agit évidemment de commémorer l’histoire de Genève et son plus haut fait d’armes, lance Alain Decrausaz. Vivre trois jours comme en 1602, ça fait du bien aux Genevois. Ils deviennent un peu les visiteurs venus du XXIe siècle.»

La recette du succès
Ici, l’aspect historique prend toute son importance. On sort les armes d’époque (du moins des copies), on montre les lieux qui étaient ouverts et fréquentés, tel le fameux passage de Monetier ou, cette année tout spécialement, certaines salles de la cathédrale. Les marmites et le sanglier rôti envahissent la Vieille-Ville. Néanmoins, tout cela ne suffirait pas à assurer la relève, reconnaît Alain Decrausaz: «La vraie recette de notre succès, celle qui garantit notre avenir, c’est le côté familial de la Compagnie et de la fête de l’Escalade, qui réunit aujourd’hui tous les Genevois. Mais ces spectateurs sont exigeants. Il faut leur offrir des nouveautés de temps en temps, même si l’histoire doit en pâtir un peu. Du coup, on est toujours un peu partagé entre le souci historique et le plaisir du public.»

Les Vieux Grenadiers défendent des valeurs
Société à caractère plus politique – on y trouve une écrasante majorité de proches de l’Entente bourgeoise – les Vieux Grenadiers ont une démarche plus classique. Pas forcément de grandes fêtes ouvertes au public, plus volontiers des défilés costumés et des réunions en cercle fermé. «Il ne faut pas voir à quoi on sert, mais ce qu’on défend», souligne leur président, Alain Bosshard, un libéral élu en 2006.
«Nous défendons la patrie, la famille et l’amitié. Ces valeurs méritent d’être maintenues et transmises aux jeunes. Pas mal d’entre eux, d’ailleurs, sont intéressés à nous rejoindre», assure-t-il. De fait, la société des Vieux Grenadiers comporte un bon millier de membres.

Artilleurs cherchent relève
Les soucis sont bien différents à la Société d’artillerie. Celle dont le groupe historique, celui des Vieux Artilleurs, nous réveille chaque 31 décembre au petit matin, au son du tonitruant canon Falco. «En effet, nous avons toute les peines à assurer notre relève, explique leur président, Yves Queloz. Notre troupe, 140 membres environ, est vieillissante. Notamment parce que pendant très longtemps, il fallait avoir servi comme artilleur dans l’armée suisse pour faire partie de notre société. Cela dit, notre caractère militaire s’efface au profit du respect de la tradition.» Si les Genevois apprécient leurs sociétés historiques, ils en attendent pourtant l’organisation de vraies fêtes qu’ils puissent partager. Un défilé ne suffit plus. La Compagnie de 1602 l’a compris. Mais son président souhaiterait un peu plus de soutien: «Il faut que les Genevois se réveillent pour le 500e anniversaire de la naissance de Calvin, l’an prochain. Et que l’Etat donne un peu plus! Là, on fait preuve de petit bras. De calvinisme, même!»


L’Escalade en ronde-bosse
Richard Gaudet-Blavignac n’est pas seulement l’historien de la Compagnie de 1602. Chez lui, il a reproduit tous les personnages – et les objets – du cortège de la proclamation en figurines de plomb. Dans le jargon des maquettistes, on appelle «rondes-bosses» ces sculptures réalisées en trois dimensions. «J’ai commencé en 1978, explique l’ancien professeur d’histoire. Mon premier personnage a été le héraut d’armes. Avec ses erreurs de costume…» Un travail d’orfèvre. Rien que la sculpture du squelette, en plomb et mastic, prend des dizaines d’heures. Il faut ensuite réaliser le moule, fondre les pièces (60% plomb, 40% étain), ébarber, le cas échéant monter et coller les diverses composantes de la figurine, enfin la peindre et la vernir!

Dans sa maison de Cologny, Richard Gaudet-Blavignac a exposé ce qui représente des années de travail. «Le cortège est complet. 120 figurines de 54 mm, sans compter les véhicules.» Dont le char des trophées pris à l’ennemi savoyard. Le sculpteur amateur confectionne aussi des personnages de 11 mm de haut, toujours en ronde-bosse. «Je fabrique un modèle par année depuis un peu plus de dix ans, dit-il. Ces exemplaires spéciaux sont parfois vendus en souscription. Ce fut le cas d’une figurine représentant Théodore de Bèze, en 1997. La même année, Richard Gaudet-Blavignac a confectionné le célèbre Isaac Mercier, celui qui fit tomber la herse de la porte de Neuve, bloquant l’entrée de Genève aux Savoyards. (xl)

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